Where is Mooshka?

Not in the kitchen, obviously.

Au tout début, il y a eu un orage, bientôt suivi d’une tempête.
Puis le 18 février est arrivé. Je n’ai pas publié.
En plein milieu du cyclone, il m’était impossible de venir ici, concentrée dans un premier temps sur ma propre survie.
La voix de Cameron m’a beaucoup accompagné dans ces jours sombres. Le matin, lorsqu’il faisait encore nuit dans les rues froides de Brest. Le soir, en revenant de l’usine à larmes. Pendant quelques temps, Le Crypto Party Handbook restait en permanence dans mon sac. Il me fallait un élément rassurant. Pourtant, je n’ai jamais pris le temps de le lire de la première à la dernière page. J’y ai simplement pioché des choses ici et là. Mais parce que je suis devenue entre temps the girl who eats computer in the morning, il me fallait quelque chose qui me rappelle les ordinateurs. Quelque chose qui me permette de me rappeler que je ne suis pas enfermée dans la zone géographique de l’usine à larmes. Et que je ne suis pas définie par la zone géographique de l’usine à larmes.

Finalement, on en revient une fois de plus à la notion d’identité.

Puis le 18 mars est arrivé. Je n’ai pas publié.
Parce qu’entre le 18 et le 18, j’ai bricolé des choses. Mais ces choses n’ont pas abouti.
J’ai investi un nouvel espace en dehors de la zone principale.
Mooshka’s Junkyard. C’est ici que je jetterai toutes les choses qui n’ont pas leur place ici. C’est ici que je stockerai tous ces bricolages qui n’aboutiront pas. Toutes ces contrariétés, ces brouillons. Ces choses que je ne prendrai pas le temps de terminer.
Le junkyard a été un projet amenant beaucoup d’excitation comme je n’en avais pas ressenti depuis très longtemps. Mais mon effervescence n’était pas porté sur les mots comme c’est le cas habituellement, mais sur le code. Le CSS que j’ai revu, ligne par ligne. Jamais je n’avais pris autant de plaisir à avoir le nez dans des lignes de code.
Puis l’excitation a disparu dès l’instant où j’ai considéré le css abouti. Du moins, à ma portée.

L’interaction avec l’ordinateur a été un réel sujet d’enthousiasme quelques temps.
Très brièvement, j’ai voulu créer mon propre chatterbot.
Mais le manque de motivation, dû au manque de temps, fait que mon Kafka à moi ne verra pas le jour de sitôt. Et pourtant, j’étais vraiment prête à me lancer dans ces cours de Python.

Le 18 avril va arriver et je ne publierai pas.
Lorsqu’il faisait encore nuit le matin et que la voix de Cameron me berçait, je me faisais la réflexion qu’il m’était bien difficile de m’adapter à ce nouvel environnement.
J’en suis venue à la conclusion que je n’étais plus tout à fait qui j’étais il y a quelques mois.
Ce qui, fondamentalement, n’est pas vrai du tout, mais il m’est vraiment difficile de me détacher de la notion d’identité.
Entre temps, je suis devenue le ninja de l’ordinateur de quelqu’un. Ce qui m’a amené beaucoup de questionnements. J’ai voulu en parler, bien entendu, mais je crois que je vais plutôt prendre le temps de vider ça dans le junkyard.

Prendre le temps. Voilà, fondamentalement, ce qui explique pourquoi je ne suis pas ici.
Le manque de mots est dû au manque de temps.
Je ne suis pas triste de ne pas trouver les mots, en revanche. Parce que j’ai probablement des sujets d’interrogation placés à un autre niveau, qui sont des choses plus importantes à mes yeux aujourd’hui.
Autrefois je me définissais par rapport aux mots, aujourd’hui je me définis par rapport au manque de temps.

Mais ça ne répond toujours pas à la question. Où est passée Mooshka ?
Les visages du passé, tous ces visages qui me manquent, me rappellent que je ne suis plus là.
Parfois, lorsque je suis la fille qui mange des ordinateurs le matin, je les vois à travers les vitres du tramway. Et mon cœur se sert soudainement parce que ces visages ne font plus partie de mon environnement immédiat.

Lorsqu’il a commencé à faire jour dans les rues et que ce n’est plus la voix de Cameron qui me berçait (mais toujours de la musique faite à base d’ordinateurs), je me suis demandée si je n’étais pas en phase de transition.
Ce qui ne me semble pas correct parce qu’en réalité, il y a un tel décalage entre mon identité professionnelle et mon identité personnelle que je ne crois pas qu’on puisse réellement parler de transition.

Une fois de plus, on en revient à la notion d’identité. Ce qui ne répond toujours pas à la question. Mais en amène une autre. Qui est Mooshka ? L’identité de Mooshka est-elle définie par son espace géographique ?

Spontanément, je dirais que ce n’est pas vraiment ça. Le jour, lorsque je suis docile à l’usine à larmes, concentrée et absorbée par ce que je fais, je cesse de réfléchir.
Et dès que je ne suis pas à mon poste, je réfléchis à nouveau. En fait, je ne cesse jamais de réfléchir, et je me force même à le faire. Je me force à lire des articles qui me rattachent au passé parce que j’ai peur de perdre tout ça.

Et je vais même loin, parfois. Je me plonge dans des histoires de trademark et de modules Javascript, je lis des gens qui parlent de gérer des serveurs pour m’empêcher d’être si docile qu’il n’y aura pas de retour en arrière.
Mais lorsque je parle de chiffrement avec les visages de l’usine à larmes, quelque chose sonne faux.
Et je ne sais pas si c’est une bonne chose. Est-ce que ça sonne faux parce que l’usine à larmes est en train de m’absorber ou est-ce que ça sonne faux parce que je résiste à être absorbée ?

Lorsque je parle de chiffrer, que je vois que mon interlocuteurice n’y comprend rien et que j’ajoute « Est-ce que tu comprends mieux si j’emploie le mot crypter ? », quelque chose semble anormal.
Parce que je ne suis pas censée amener le chiffrement à l’usine à larmes. Toutes ces choses là sont dans un espace géographique très très loin.

Le 18 mai viendra vite et il est probable que je ne publie rien.

Pendant quelques temps, j’ai cru être perdu dans les limbes. Mais ce n’est pas ça non plus.
J’ai perdu beaucoup de repères, je m’y suis habituée, mais ce n’est pas pour autant que j’en retrouve de nouveaux.

Je suis suspendue quelque part dans le temps et l’espace, et je ne sais pas où je suis en fin de compte.
Parce que bientôt, je ne serai plus la fille qui mange des ordinateurs le matin, il y a de grandes chances que je continue à résister à l’absorption et je ne serai toujours pas en phase de transition.
Et tout ça ne répondra pas plus aux désormais deux questions : Où est Mooshka ? Qui est Mooshka ?

Je ne prends pas le plaisir habituel que j’ai à venir écrire ici.
Je ne trouve pas les réponses aux questions que je me pose habituellement, du moins, je ne suis pas dans le processus de répondre aux questions de la manière dont je les pose habituellement. Je ne suis pas vraiment en train d’échanger avec moi-même, juste d’établir un constat.

Et ce constat, je suis en train de l’établir pour les gens qui échouent ici.
Lorsque je suis venue ici, ce n’était pas vraiment pour moi.
(Même si, bien entendu, j’aurais aimé savoir où est Mooshka en échangeant avec moi-même).
Vous êtes plusieurs à m’avoir fait remarqué que je ne suis plus ici. Certains d’entre vous sont même très inquiets. Et j’ai partagé ces inquiétudes lorsqu’il faisait encore nuit le matin et qu’il me fallait Cameron pour affronter l’usine à larmes.

Mais ces inquiétudes ont disparues, parce qu’elles ont été remplacées par mon errance. Non pas une inquiétude liée à cette errance, mais un constat.
Je suis en train d’errer. Je ne sais pas vraiment où je me trouve.
Et je ne parle même pas de l’endroit où je me trouverai une fois que mon contrat d’ouvrière arrivera à son terme. Ce qui est encore un autre sujet. Qui n’est pas le sujet ici. Et que je ne traiterai pas maintenant, malgré ma tendance à divaguer et diverger.

Le 18 juin viendra plus vite que je ne le penserai, et il y a fort à parier que je ne publierai rien.

Les mots qui m’ont traversé ces dernières semaines n’ont pas été pour ici. Les mots qui m’ont traversé ces dernières semaines ont été formulés pour des échanges privés. Échanges privées que je n’ai pas pris le temps de rédiger. Mots que je n’ai pas pris le temps de poser, de composer puis d’envoyer. Pourtant, il y en a un que j’ai vraiment voulu écrire.

Ce devrait être le moment où je vous parle des gens qui n’ont pas voulu de l’éducation populaire parce que ça n’intéresse plus personne.
Je pourrai vous parler de ces deux petits mots, éducation populaire, et comment ils m’ont aveuglé alors que je suis toujours en train d’errer dans un tunnel sombre.
Mais je ne suis pas assez avancée dans ma réflexion. Alors que j’ai prononcé, beaucoup d’émotion dans la voix, même si je ne suis pas sûre que cette émotion ait été perçue : « Quand je serai grande, je veux faire de l’éducation populaire », j’ai besoin de revenir sur ces derniers mots.
J’ai besoin d’être sûre. Même si certaines choses laissent peu de place au doute.

Et ce devrait être le moment où je vous parle de tous ces dialogues intérieurs que j’ai eu ces dernières semaines, lorsque Cameron et les mots ont laissé place à des interrogations bien différentes de celles que je peux avoir la plupart du temps.
Je pourrais vous parler de mes aspirations, de mes inspirations. Mais je ne suis pas encore avancée dans ma réflexion.

Et alors que j’arrive à la conclusion de cet article, voilà que me vient une certaine résolution d’un non problème. Alors que c’était évident depuis plusieurs mois et que ça ne cesse de s’amplifier (on ne manque jamais de temps pour réfléchir).
Et c’est drôle quand on sait pourquoi l’éducation populaire n’intéresse plus personne.

La culture a progressivement quitté ma vie pour laisser place à autre chose. Et je crois que j’ai un mot en tête, mais je n’arrive pas à l’employer parce qu’il est beaucoup trop marqué, beaucoup trop symbolique.
J’ai cessé depuis un moment de vouloir me cultiver, cherchant désormais à réfléchir.
Et je ne suis pas en train de dire que la culture ne fait pas réfléchir, loin de là, mais je crois que je ne trouve pas les mots que je cherche parce que je suis en train d’amorcer quelque chose.

Désormais je n’ai plus envie de regarder toutes les séries chouettes qui m’attendent sur SensCritique. En revanche, je crois bien que je voudrais voir tous les films de Pierre Carles. Je ne regarde plus de films parce que je préfère les documentaires. D’ailleurs, la seule chose que j’ai eu envie d’aller voir au cinéma dernièrement, c’était un documentaire. Mais je n’ai pas pris le temps. Puisque le manque de temps est la chose qui me définit dernièrement, même si je n’ai pas suffisamment creusé là-dessus.
J’ai cessé de lire de la fiction et tous les livres que j’entasse depuis un bon moment sont des essais.
J’ai déserté Pinterest pour me tourner vers Pocket. Je passe de moins en moins de temps sur Instagram parce que je préfère piocher des choses à lire sur Twitter.

Alors tout ça ne répond pas à la première question. Où est Mooshka ?
Et ça ne répond pas vraiment à la deuxième question. Qui est Mooshka ?

Pas vraiment, mais c’est un début de réponse. Mooshka se définit par son manque de temps qui est mobilisé sur son poste à l’usine à larmes. Mais pas que. Désormais, Mooshka se définit par toutes les petites graines contestataires qui germent dans sa tête. Ce qui est bien entendu de la faute d’Internet, et des habitants d’Internet (heureusement que vous êtes là, les copains).
Et c’est rigolo parce qu’en fait, le patronat le sait. Le patronat le sait parce qu’ils ont dit que Marie était altermondialiste l’autre jour. La boucle est bouclée, et ceci est la réponse directe à la question : « Suis-je Marie ou Mooshka ? ». Question qui a déjà été répondue, une fois de plus à cause d’Internet.

Mooshka aimerait bien finir sur une petite note humoristique qui implique le fait de parler d’elle à la troisième personne et à quel point elle trouve ça lame mais elle ne trouve aucune blague à faire.

Voilà presque une heure et demie que je suis en train de déposer des mots ici.
Et même si je n’y ai pas trouvé la satisfaction habituelle, je pense qu’on peut dire que c’est une putain de réussite (parce que quand on est altermondialiste avec des petites graines contestataires dans la tête, on s’en fiche d’employer des gros mots… D’ailleurs tou-te-s celleux qui me connaissent loin du clavier savent à quel point j’adore être grossière derrière mes petites chemises à col claudine (elle commence à être vraiment longue cette parenthèse de divagation non ?)).

Et peut-être qu’en fait (résolution du problème, le protagoniste arrive dans une nouvelle phase des théories dramaturgiques que j’ai oublié depuis trop longtemps), ce n’est pas très important de savoir où je suis, et que ce n’est pas non plus très important de savoir où je vais atterrir lorsque mon contrat d’ouvrière arrivera à son terme. En fait, si, c’est important. Mais peut-être que le plus important, ce n’est pas tant que je suis en train d’errer. Peut-être que le plus important, c’est ce qui va se passer pendant cet état d’errance, ce qui va se produire intérieurement (peut-être même extérieurement et créativement) pendant que je serai en train de résister à l’absorption, et si je vais finir avec des km2 de tomates dans mon jardin parce que vraiment, je n’ai jamais su cultiver des trucs organiques.

Maintenant, si vous avez un petit de temps devant vous, j’aimerais bien vous montrer pourquoi l’éducation populaire, ça n’intéresse plus personne (sauf si vous le savez déjà).