Where is Marie?

Deux mois. Soit huit semaines, auxquels ajouter quelques jours. Presque 15. C’est le temps qu’il avait fallu à Marie, experte en procrastination, pour faire un copier-coller de sa base de données keepassx pour pouvoir enfin faire des choses sur son ordinateur fixe. Maintenant il faudrait fatalement configurer Thunderbird, peut-être même installer Pidgin. Elle avait dit en plaisantant que tout ça lui prendrait six mois. Quant à sa distro une nouvelle fois réinstallée… Ce n’était pas la priorité. EL-ORDENADOR ne servait presque qu’à Windows.
En rentrant chez elle, Marie avait eu envie de produire quelque chose. Mais elle manquait de courage pour se lancer dans de la calligraphie (ou du lettering, peu importe) et n’avait pas vraiment d’épingles de côté pour de l’aquarelle. Et puis maintenant que Spotify était lancée, peut-être était-il temps de donner des nouvelles. Maintenant qu’elle pouvait enfin se connecter ici, peut-être était-il temps de venir documenter.
Maintenant que l’appartement qu’elle loue et où elle entrepose ses affaires est enfin chez elle, peut-être pourrait-elle revenir brièvement publiquement.

Le 29 octobre, Marie a essayé de se dessiner elle-même, ne laissant de côté ni le Col Claudine ni le septum mais quelque chose ne lui plaisait pas dans ce dessin. Pas assez ressemblant. Alors elle a découpé le dessin pour le coller dans un petit carnet acheté dans le magasin d’art à quelques mètres de chez elle. Elle a aussi acheté des crayons gris pour pouvoir continuer à dessiner mais il a fallu qu’elle demande conseil parce qu’elle ne savait pas du tout quoi prendre, et que dans un magasin d’art il existe de nombreuses références de crayon à papier.
Le 12 novembre, Marie a commencé à documenter les choses pour elle-même. On ne peut pas vraiment parler d’introspection ni de journal intime. Le mot documentation lui revient en tête parce que c’est vraiment comme ça qu’elle aborde la chose.
Le 24 novembre (le jour où elle a cette fois découvert la troisième et non pas la deuxième personne du singulier), elle a écrit :

C’est mieux ! Marie/Mooshka a commencé à investir son appartement.
Petites choses mises en place :
– Dessin
– Collage
– Papier à lettre

Et d’autres choses sur la liste qu’elle ne va pas recopier.

Pendant quelques temps, elle a documenté pour elle-même avec des choses qu’elle a écrit à la main, ajoutant systématiquement de l’image à ses propos. Ce n’était pas vraiment un projet (Marie évite le mot projet, qui sous-entend trop de choses et trop de responsabilité). Mais cette mise en forme, ces choses écrites à la main et illustrées par des dessins ou des photos imprimées, ça ressemblait à quelque chose qu’elle avait toujours voulu faire. Entreprendre est un mot trop fort, qui implique trop de choses et trop de responsabilité.

Il est 18:49. Son manteau bleu et ses gants sont en train de tourner dans la machine à laver. Rose Quartz et Serenity vont lui manquer. Finalement, Pantone 2016, c’était bien. Ce n’est que récemment, en voulant faire la blague « Hé regarde, aujourd’hui je suis habillée avec les couleurs Pantone de 2016 » qu’elle s’est aperçu qu’il y avait beaucoup de Rose Quartz et de Serenity autour d’elle, à l’intérieur d’elle. Puis elle a fini par admettre pour elle-même qu’elle aimait beaucoup le rose, et que c’est un rose bien pâle et pastel qu’elle choisira pour son futur portfolio, qu’elle finira bien par faire un jour à défaut de s’inspirer d’UI Tiles pour ensuite faire des schémas papier.

Où est Marie ?
La réponse est toujours invariablement la même. Marie/Mooshka ne manque pas vraiment de temps cette fois-ci. Elle s’est même promis (promise ?) de mieux aménager son temps libre pour faire des choses. Par contre, Marie/Mooshka continue à vouloir parler de chiffrement, demandant à nouveau « Est-ce que tu comprends mieux si j’emploie le mot crypter ? » et à nouveau, ça lui semble anormal. Toutes ces choses là sont dans un espace – cette fois pas géographique – mais temporel très très loin.
Marie n’a pas entendu la voix de Cameron depuis très longtemps. Elle n’a pas eu d’interaction avec la machine depuis très longtemps. Pourquoi, aujourd’hui, c’était dans la matinée, elle a sauté sur l’occasion de parler de certificat, intégrant Alice et Bob dans ses exemples. Elle s’est sentie triste.

Parce que Marie n’est toujours pas au bon endroit au bon moment. Marie est désormais Marie, et voilà trop longtemps qu’elle ne s’identifie plus à Mooshka. Pourtant, elle ne fait désormais plus de différence.
C’est le contexte qui est différent, le contexte qui importe. Et le contexte n’est plus là.
Marie est toujours dans une phase d’errance. Marie est en train d’errer. Cette fois-ci elle sait où elle se trouve, et ce n’est pas au bon endroit.
Vingt-quatre mois à errer. C’est long. À chaque fois qu’elle entend les mots c’est long résonner dans sa tête, elle pense à Francis disant à Marie (une autre Marie) que Nicolas part en Asie tant de temps, et que c’est long.

Marie saisit des références dans un logiciel archaïque. 8200M. M1303. Non, pour cette référence, elle doit faire *M1303* pour pouvoir préciser si c’est à l’unité ou en carton. PRESS/4. 8201. Toute la journée. Puis elle répond au téléphone. Informe qu’elle va « faire le point avec le service expédition » et se précipite pour raccrocher. Puis elle lance thunderbird, tape pin pour saisir son destinataire avant d’écrire :

Prénom,

J’ai eu un client au téléphone qui veut savoir quand il sera livré. Dossier Numéro de dossier.

Merci !

Avant d’actualiser la liste des commandes. Une fois que FPI aura répondu au mail de Marie, il va le supprimer. Marie ne supprime jamais ses mails. Sauf ceux qui s’intitulent asppr.

Il y a plein de choses que Marie voudrait dire sur les gens qu’elle voit tous les jours et qui l’appellent Marie (elle devrait employer le mot collègue mais elle a horreur de ce mot. Elle préfèrerait le mot copain mais ce ne sont pas vraiment ses copains non plus, ils ne savent rien de Mooshka). Mais elle ne sait pas comment le formuler et puis l’anonymat n’est pas assez complet.

Marie attend, patiemment, du moins elle espère (non, elle n’attend pas vraiment) avoir un petit voyant jaune qui clignote sur son téléphone. Marie espère patiemment mais n’ose jamais provoquer le petit voyant jaune chez son interlocuteur.

Il fallait qu’elle mentionne ça. Le petit voyant jaune. Même s’il n’y a pas grand chose de plus à dire, c’est quelque chose qui doit être documenté.

Il est 19:22 et il n’y a pas grand chose de plus à écrire. Son clavier mécanique ronronne. Elle n’entend pas le bruit du clavier, son casque est vissé sur ses oreilles et ça faisait beaucoup trop longtemps que ça n’était pas arrivé.

Ah oui ! La Volte. Il fallait mentionner La Volte qui occupait ses pensées ces derniers jours.
Il y a d’autres choses qu’il faut documenter mais Marie a déjà oublié ce qui devait composer la liste qu’elle voulait faire pour la documentation.
Le papier à lettre. Des lettres pour son ami imaginaire et pour d’autres qu’elle n’a jamais pris le temps d’écrire. La photo avec chaton qui est au dessus de son bureau (mais ça c’était en novembre). Norbert Dragonneau (mais ça c’était en décembre). Le porno clown (ce devait être en décembre aussi). Dolores. La voix d’Andy Puddicombe tous les soirs. Le générique de l’heure bleue.

Marie vient d’écouter la voix de Cameron. Elle ne se sent pas vraiment triste comme lorsqu’elle parle de chiffrement. Elle se sent peut-être un peu nostalgique mais aussi rassurée. Cameron sera toujours là. Et quelque part, elle sait que Cameron l’attend et qu’elle pourra reprendre sa vie dès que ses vingt-quatre mois d’errance prendront fin. Il y a seize mois, Marie a entamé une nouvelle histoire et a mis sa vie en pause. Dans huit mois, elle pourra reprendre sa vie. Et Cameron a toujours été là. Quelque part dans un coin de sa tête. Tournant en tâche de fond.

Avant d’appuyer sur le bouton « Publier », Marie voudrait documenter une dernière chose. Elle a fait de son mieux pour être un bon compagnon pour elle-même, et emménager seule était probablement la meilleure chose qui pouvait lui arriver pour enfin aller dans ce sens.
Il est 19:39. Marie n’arrive pas à uploader son « image à la Une ». Elle repense à techno-guigne et ça la fait rire.

Pas de clignotement jaune.

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5 commentaires

  • Pomme de pain dit :

    Quelle est la cause du clignotement jaune ?

  • Dome de daim dit :

    Hopefully it’s a dog then.

  • Whimsy dit :

    Beaucoup de mélancolie ! Je t’envoie un max d’énergies positives, tâche juste de pas louper le Mr de chronopost, je sais pas si ça se conserve très bien sur la durée de l’énergie positive. (Je mettrais quelques pains de glace au cas où)

    Si jamais tu te rends compte que t’es à Nantes un jour, n’hésite pas à sonner si tu vois de la lumière ! (j’avais mis une étiquette sur la sonnette mais ils l’ont arraché pour mettre à jour leur jolie fiche avec tout les noms des gens, sauf qu’ils ont pas compris quoi était mon nom et quoi était mon prénom, alors je suis devenu Mr Josselin pour la copropriété.)

    OUI mon orthographe et ma syntaxe sont infâme mais c’est mon style, je suis dans la BD moi à la base vous savez.(par exemple j’aurais fait dire ça à un bonhomme qui fume une pipe et porte un monocle pour l’accorder avec son haut de forme, la mooshkache va de soit.)

    xoxo

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