Vivre dans l’insécurité permanente

Et la réponse est tombée un jour entre le printemps et l’été. C’était en fin d’après-midi, c’est la deuxième fois que tu y allais. La première fois tu as détesté venir ici. Parce que ce n’était plus le même endroit. Il fallait tout réapprendre. Il fallait te réapproprier l’espace. Pourtant le visage en face de toi était le même. C’est le même depuis presque deux ans. À moins que ça ne fasse plus de deux ans. Oui, ça fait plus de deux ans.
C’est au détour d’une simple phrase qu’il l’a dit. C’est une des personnes au monde qui te connaît le mieux, et des fois tu te demandes s’il ne te connaît pas mieux que toi-même. Tu as horreur de ça. Tu as horreur de cette possibilité, parce que tout ce travail d’introspection et de documentation que tu entreprends depuis tant d’années, ça te donne un passe-droit. Ça te donne le passe-droit de pouvoir expliquer chaque trait de caractère de ta personne, chaque étiquette que tu as choisi de te coller parce que c’est rassurant. Des fois ça te donne une sorte de satisfaction quand tu découvres dans le visage de l’interlocuteur ce que tu sais depuis des années. Oui tu es extrêmement lucide. Oui tu sais tout ce qu’il y a savoir sur toi-même. Tu as le contrôle et la maîtrise de la chose. Et tu es fatiguée tout le temps. Et jamais tu n’avais songé à composer la phrase différemment. Tu es tout le temps fatiguée parce que tu as la maîtrise et le contrôle de la chose.

Tu es d’avantage soulagée qu’heureuse d’avoir la réponse. Soulagée parce que tu maîtrises désormais une nouvelle réponse. Soulagée parce que ça va te donner la possibilité de mettre en œuvre des stratégies qui vont te permettre de contrôler la situation.
Cette réponse-là, tu l’as cherché pendant des années. Tu t’es gavée de compléments alimentaires aux noms exotiques, tu as pris de la tisane avec du miel, appliqué du roll-on au creux de ton cou et de tes poignées, tu as fait de la méditation, du yoga, tu as pris des anxiolytiques, des anti-dépresseurs puis de la mélatonine, tu as commencé à manger proprement, à faire de l’exercice physique, à explorer ton sommeil, l’ajuster. Te coucher plus tôt ou plus tard, dormir un peu plus ou un peu moins. Rationaliser. Raisonner. De combien de temps de sommeil as-tu réellement besoin ? Quel est le quota minimal ? Maximal ? Quel est ton rythme réel ? Comment vas-tu quantifier et chiffrer ton horloge biologique ? Le contrôle de la donnée devait t’offrir d’avantage de maîtrise de la situation.
Mais rien de tout ceci ne s’est produit. Il te restait une dernière tentative, l’ultime tentative avant de baisser à tout jamais les bras. Consulter des spécialistes du sommeil. Ce rendez-vous que tu dois prendre depuis des mois et des mois, ce truc sur lequel tu procrastines depuis des mois et des mois. Parce qu’il t’aurait demandé un effort conséquent, celui de sortir de ton environnement immédiat. Pourtant tu connaissais le chemin du bus. Mais il aurait fallu décrocher ton téléphone, expliquer ta situation, fixer un rendez-vous et te rendre au rendez-vous. Et tout ceci représente un nombre considérable de paramètres inconnus à prendre en compte. Paramètres humains, logistiques, géographiques et temporels. Tu imagines que pour le reste du monde, tout ceci ne consiste qu’à décrocher son téléphone et fixer un rendez-vous. Mais pour toi, c’est tellement plus que ça, parce que tu envisages tous les paramètres qui se cachent derrière et ce que ça va te demander en terme d’énergie parce que tu vas devoir t’adapter à des choses que tu ne connais pas. Ça ressemble à ça, vivre dans l’insécurité permanente.

Vivre dans l’insécurité permanente, c’est être incapable de répondre à la question : « Que feras-tu dans un an, cinq ans, dix ans ? Qui seras-tu ? Où seras-tu ? »
Parce qu’avant de pouvoir répondre à ces questions, il y a des enjeux plus immédiats à résoudre. La question n’est pas de savoir où tu seras dans cinq ans mais comment tu vas t’en sortir demain, dans une semaine, dans un mois. Qu’est-ce qui pourrait mal se passer ? Comment vas-tu pouvoir y répondre ? Quelles stratégies vas-tu devoir mettre en place ? Et quelles stratégies dois-tu déjà mettre en place pour éviter une rechute ? Quels sont les points de vigilance que tu dois avoir dès à présent, maintenant que tu commences à avoir une certaine connaissance de ton fonctionnement ?
Vivre dans l’insécurité permanente, c’est être incapable de se projeter dans le futur. Parce que le futur, tu ne le connais pas, c’est nouveau, et c’est un nombre éprouvant de paramètres à prendre en compte. C’est tellement rempli de possibilités que tu n’as aucune prise là-dessus. Et tu es incapable de te projeter dans le futur parce qu’il y a un enjeu plus immédiat, c’est de réussir à lâcher prise. L’enjeu à résoudre, c’est de te battre en permanence pour ne pas que l’anxiété revienne. C’est un plan d’actions qui se construit en permanence, un champ de bataille qui ne s’arrête jamais et qui ne connaît aucune frontière. C’est une lutte perpétuelle. Et tout ça te demande une énergie considérable.
Voilà pourquoi tu es fatiguée le matin, pourquoi tu es fatiguée l’après-midi, pourquoi tu es fatiguée le soir, le week-end, pendant tes vacances. Parce que tu es sans arrêt sur tes gardes. Tu es sans arrêt sur la défensive. Tu dois sans arrêt t’adapter, sans arrêt lutter contre la nécessité de t’adapter, te faire violence pour sortir de ta zone de confort alors que ça te coûte terriblement. Et ces efforts qui te semblent surhumains, c’est tous les jours que tu dois les mettre en œuvre. Cette vigilance que tu dois avoir, elle est permanente et omniprésente.
Vivre dans l’insécurité permanente, c’est être dans l’obligation de pouvoir répondre à ce que tu vas faire demain, ce que tu vas faire après-demain et tout le reste de la semaine. C’est d’avoir tout planifié, tout millimétré, tout anticipé. Avec qui tu seras. Où tu seras. Le contrôle de ton emploi du temps te donne la maîtrise de la situation. Et te permet de mettre en place certaines de tes stratégies préventives.

Vivre dans l’insécurité permanente, c’est vivre dans l’insécurité d’être incapable de faire face à l’imprévu. C’est de devoir élaborer et réfléchir à des stratégies sur lesquelles tu pourrais t’appuyer si jamais l’imprévu devait frapper à ta porte. C’est pour ça que tu anticipes tout en permanence, que tu analyses tout, de manière à te protéger l’imprévu.
Vivre dans l’insécurité permanente, c’est vivre dans la sécurité de l’illusion. C’est avoir conscience de cette illusion, mais le lâcher-prise te demande une telle énergie que tu n’arrives pas à te résoudre.

Vivre dans l’insécurité permanente, c’est être en danger tout le temps, partout, avec tout le monde et n’importe qui. C’est ton corps qui se raidit lorsque l’autre pose sa main sur ton épaule en te saluant. C’est les tests que tu fais passer de manière inconsciente aux autres. Pour être sûre que tu peux accorder ta confiance.
Vivre dans l’insécurité permanente, c’est devoir sans arrêter s’adapter à l’autre. Il faut sans arrêt s’adapter à l’environnement immédiat. Il faut sans arrêt composer avec la norme avant de demander à la norme de composer avec toi. Ce n’est plus une question de survie comme ça l’a été auparavant. Simplement, c’est devoir tout mettre en œuvre pour que ça reste une question d’adaptation et que jamais plus ça ne retombe dans une question de survie.
Et pourtant. Pourtant tu as une sorte de fierté mal placée face aux coups que tu as reçu. Tu as une sorte de fierté mal placée vis-à-vis de tout ce que tu as entrepris pour survivre. Et parfois, tu continues à te mettre en danger de manière imprudente alors que tu sais. Tu sais qu’on ne fait pas la guerre quand on n’a aucune arme. Mais tu continues. Tu continues à cause de la survie. Parce que la survie te donne une maîtrise que tu n’avais pas dans la situation initiale. Tu aimerais dire que la survie t’a rendu plus forte mais ces derniers temps, tu n’arrives plus bien à savoir si tu es très forte ou au contraire extrêmement fragile. Tu dois te situer quelque part entre les deux mais parfois tout devient si flou que tu perds pieds.

Vivre dans l’insécurité permanente, c’est faire preuve d’une écoute et d’une bienveillance à toute épreuve. C’est tout entendre, tout comprendre, tout pardonner. Et avoir beaucoup de mal à intégrer que ça marche dans les deux sens. C’est apprendre à recevoir des compliments sans immédiatement les minimiser. C’est apprendre à accepter d’avoir des qualités au lieu de tout le temps mettre en avant des défauts et se concentrer exclusivement là-dessus.

Vivre dans l’insécurité permanente, c’est réussir à se frayer un chemin dans la violence du regard de l’autre. C’est devoir apprendre à s’en détacher. Ça va être apprendre à s’en foutre.
C’est tout faire pour les autres, partout, tout le temps. C’est devoir apprendre à s’écouter. Ça va être apprendre à ne pas laisser autant de place aux autres. Rééquilibrer les priorités. Commencer à trouver des compromis pour soi. Pas juste pour les autres.

Vivre dans l’insécurité permanente, c’est avoir peur en permanence du désamour et de l’abandon. C’est devoir anticiper et envisager les coups qu’on pourrait se prendre par effet de miroir avec les coups qu’on s’est déjà pris. C’est se taire lorsqu’il faudrait crier. Devoir apprendre à dire non avec un grand sourire. Apprendre à ne pas se décourager parce qu’il y a encore tellement de chemin à faire.
C’est ne plus cultiver le jardin intérieur de l’autre lorsque toutes les plantes sont mortes et fanées chez soi.

Vivre dans l’insécurité permanente, c’est ne pas réussir à envisager que tout pourrait bien se passer. Comment réussir à se projeter dans cinq ans quand on ne sait toujours pas si la question de la survie est bel et bien réglée ? C’est avoir toujours avec un doute sur tout, tout le temps, avec tout le monde. C’est de ne plus avoir d’anxiété généralisée mais toujours pas de calme intérieur. C’est de ne pas réussir à voir ce qui se profile à l’horizon parce qu’il y a toujours un brume et un brouillard devant.

Et c’est le travail le plus long, le plus fastidieux et le plus coûteux en énergie. C’est le boss final. Et il y a encore tant de boss de fins de niveaux à combattre et abattre pour y parvenir.