Tête de méduse

La femme glacée avait refait surface ces derniers jours. Concept laissé dans un grenier depuis de nombreuses années, elle devenait maintenant un concept avec un nom.

Femme glacée, fille glaciale.

La femme glacée était une partie de la réponse. Du moins, elle constituait la mauvaise réponse. Il y a dix ans, on aspirait à devenir la femme glacée mais on était trop fragile pour y prétendre. Du moins réussir entièrement. Aujourd’hui, on évoque en assemblée générale extraordinaire de l’état d’urgence intérieur cette figure glaçante, mais on veut être plus forte que ça pour y prétendre. Parce qu’on aspire à l’inverse exact.

La femme glacée est mince, elle porte du rouge à lèvres et fume des Vogue. Elle se tient très droite et elle ne sourit jamais. Bien sûr, il faut qu’elle ressemble à quelque chose, qu’on puisse y dessiner des contours. C’est plus facile de s’identifier à elle quand on sait à quoi elle ressemble. Même si elle n’est qu’un cliché stupide d’une figure de méchante et qu’on se moque un peu de soi-même à l’écrire comme ça publiquement.

Fille glaciale, je t’entends gronder à l’intérieur. Parfois je t’écoute. Parfois ce que tu as à m’offrir me semble tellement séduisant que je reste égarée quelques temps en ta compagnie. Toi et moi contre le reste du monde. Parce que le reste du monde est sauvage, et que toi et moi on en a traité, des commotions.

La femme glacée est une réponse au silence, à l’absence, aux déceptions. La femme glacée est une réponse aux autres. La réponse radicale. Irrémédiable. Irrépressible. Ferme la porte à tout jamais et ne laisse plus entrer personne. Reste fière, même si ta fierté est mal placée.

Fille glaciale, tu sembles si forte mais je sais tu es un leurre. Tu n’es que l’expression brute d’une colère assourdissante. Tu es le visage de la rage, celui que je peux si facilement faire taire. Mais tu cries beaucoup en ce moment et il m’est difficile de ne pas t’entendre.

La femme glacée manigance une porte de sortie définitive. La fille glaciale écrit des discours.

C’est simple, pourtant. Il suffit de se tenir droite, apprendre à mettre du rouge à lèvres, et se fermer complètement du reste du monde. Il suffit d’acheter un paquet de Vogue et de prendre un air condescendant. Il suffit simplement d’être hautaine, pas d’en avoir l’air alors qu’on cache juste un profil introverti.

Fille glaciale, tête de méduse, je connais bien ton regard perçant et ton envie de transformer mon cœur en pierre. Je sais que tu es triste. Que tu es déçue. Blessée et enragée. Je suis très au courant de ce que tu fais, tu sais. Je connais très bien tes intentions. Je sais que tu essayes juste de me protéger du reste du monde. Tes arguments, je les connais. Ne tombe pas amoureuse. Ne fais pas confiance. Ne dis rien. Fais semblant. Tu es mon bouclier, tu es toujours là derrière moi, en permanence en train de me mettre en garde. C’est toi, l’employée de BTP qui place plein de barrières.

Rédactrice bouillonnante à lecteur invisible, I’m going fucking berserk. C’est un nouveau masque et il ne faut jamais que tu voies celui-là.

Femme glacée, tu es la troisième étape du deuil. Fille glaciale, tu as commencé à pointer le bout de ton nez quelques jours avant. Je sais que tu m’as entendu dire à voix haute à quel point je suis usée de courir après tout le monde. Je sais que tu me regardes pleurer ces derniers temps. Tes nuances de gris me rapprochent de plus en plus du noir.
Mais tu n’es qu’une étape. Tu n’es qu’un leurre. Tu es la chose dont je me méfie le plus. Par chance, tu es aussi la bombe la plus facile à désamorcer. Parce que je suis plus forte que toi. J’ai toujours été plus forte que toi, même si tu m’as longtemps susurré des mots d’indépendance absolue et que je me suis vautrée avec délectation dans ce futur que tu me proposais.

Ton cœur de pierre, je n’en veux pas, même si tu as réussi à ouvrir une porte que je n’ai plus la force de laisser fermée. Ton cœur de pierre, je ne l’aurai pas, même si tu as réussi à rentrer.

Fille glaciale, je vais t’écouter aussi longtemps que tu voudras crier. Je vais t’entendre aussi longtemps que tu auras besoin de hurler. Et je vais apprendre à te parler. Pas juste te cacher et te remiser dans un grenier. Je vais t’apprivoiser plutôt que t’abandonner, te consoler au lieu de t’étouffer.

C’est un combat qui m’épuise d’avance et tu le sais très bien. C’est un combat que je dois mener en parallèle de nombreux autres combats et dont je redoute l’investissement. Les tenants plus que les aboutissants. Tu le sais très bien, ça aussi. Mais tu es toute petite, tu es terrorisée, et il faut que je t’aide à grandir et devenir une grande personne.