Sailors fighting in the dance hall

Tu as bien aimé cette manière de t’exprimer par la deuxième personne du singulier. Plusieurs fois, tu as communiqué avec toi-même de cette manière, et maintenant tu n’arrives plus à savoir si tu l’as déjà fait par le passé.
Maintenant que tu as décidé de te coucher plus tard, il est relativement tôt pour toi. Alors tu en profites.

Tu n’es jamais au bon endroit au bon moment. Lorsque tu te retrouves seule chez toi, tu ferais n’importe quoi pour avoir une présence humaine à tes côtés.
Et dès lors que tu n’es plus seule, tu penses à WordPress.
Tu as à peine commencé à taper sur ton clavier mécanique que tu vas chercher un petit paquet de mouchoirs. Les bleus, pas les verts et rouges. Ceux là sont encore trop connotés.
Tu n’es jamais au bon endroit au bon moment. Dès que tu es en dehors de chez toi, tu te demandes ce que tu vas faire. Vite, vite, vite, il va falloir que tu décides. Combler le temps, l’occuper, pour éviter de remarquer que les seules présences pnysiques chez toi, ce sont la tienne et celle de ton gros chat, qui s’est tout de suite adapté à l’endroit.

Tu n’es pas chez toi. Tu es dans un appartement que tu loues et où se trouvent tes affaires. L’autre jour tu as eu un peu peur, parce que tu t’es demandé si tu serais chez toi un jour.
Tu avais pourtant plein de projets pour cette nouvelle vie.

Il y a des choses sur lesquelles tu as commencé à t’interroger dernièrement, comme la place des livres dans ta vie en ce moment.
La première chose que tu as fait en arrivant dans cet endroit, c’est ranger les livres dans les bibliothèques. Tu ne l’as pas fait par plaisir, mais parce qu’il fallait que les cartons soient vides pour le samedi suivant.
Tu étais en train de ranger tes livres lorsque tu as eu ce coup de fil qui a fait que tu ne pouvais plus aligner plus de trois mots. Aujourd’hui ce coup de fil est relégué à l’arrière-plan parce que c’est plus facile de fuir, de couper les ponts, faire un silence radio total. Tu es très forte pour faire ça. C’est comme ça que tu oublies. Que tu surmontes.

Tu ne sais plus à quand remonte ta dernière visite à la librairie. Pourtant, tous les jours, tu passes devant, mais tu es incapable de franchir la porte. Tu traverses le trottoir. Tu regardes à l’intérieur, juste pour t’assurer que personne ne t’a vu. Tous les jours, tu penses à tes libraires, tous les jours tu te dis que tu vas y aller. Ce soir en rentrant du boulot, tu as eu envie d’aller sangloter au comptoir et leur raconter des choses comme si tu les racontais à des amis. Tu ne sais pas si tu peux considérer tes libraires comme des amis. Tu ne sais pas comment les considérer. Lorsque tu échanges avec eux à travers des écrans interposés, tu sais quand c’est elle qui s’adresse à toi, et tu sais quand c’est lui qui s’adresse à toi.
Il espère que tu te plais dans ton nid. Et tu as envie de fondre en larmes lorsque tu lis ça parce que ce n’est pas un nid. C’est un appartement que tu loues et où se trouvent tes affaires.
Tu as accroché les posters aux murs parce qu’il fallait dégager de l’espace sur le bureau massif qui appartenait à ton grand-père.

Tu avais pourtant plein de projets pour cette nouvelle vie.
Tu parles des repères que tu n’as plus mais c’est faux, ce n’est pas ça.

Tu es tellement libre de faire ce que tu veux que tu ne sais pas quoi faire, alors tu te divertis.

Tu as très peu lu depuis que tu es dans cet appartement que tu loues et où sont rangés tes affaires.
Tu as fini des livres. Tu en as repris un que tu avais envie de relire. Mais tu n’arrives pas à t’y remettre .
Tu sais quels livres tu as envie de lire, mais tu n’arrives pas à t’y mettre.
Tu n’arrives pas à lire dans cet endroit, parce que tu ne te sens pas très bien, même si toutes tes affaires sont autour de toi.
Tu te rends compte que tu ne peux lire que dans des endroits où tu te sens bien.

Tu te divertis pour faire diversion.
Il te faut de la musique en permanence dans tes oreilles, France Inter dès que tu sens que le silence est omniprésent. Tu n’aimes pas les émissions du soir mais il faut absolument qu’il n’y ait pas de silence.
Tu te remets à t’endormir devant des documentaires mais c’est compliqué parce qu’il ne faut pas non plus que ta consommation de données explose.
Tu consommes l’Internet uniquement pour te divertir, uniquement pour faire diversion.

L’Internet, le vrai, et non un placebo limité par la capacité de ton forfait téléphone, arrive chez toi la semaine prochaine.
Tu es soulagée, tu te dis que ça va tout changer. Mais tu commences à te dire que tu te voiles un peu la face.
Parce que tu vas continuer à te divertir au lieu de te concentrer sur les choses importantes.

Tu as plein de projets avec ton vrai Internet qui arrivera la semaine prochaine chez toi. Tu te délectes à l’avance de te remettre à boire du café en faisant scroller ton flux Pinterest, que tu as déserté depuis trop longtemps.
D’ailleurs, tu dois tout refaire, parce que tu as eu un énième épisode de reboot, et tu t’es désabonnée de tous les tableaux que tu avais suivi. Tu t’es désabonnée des gens. Tu t’es désabonnée des univers qui nourrissaient ton intérieur.
Tu as envie que la création soit au centre de ta vie.
Tu as déjà du travail de commande. Tu dois réaliser l’affiche d’un groupe de rock alternatif et la pochette d’une mixtape de hip hop. Tu es impatiente de te mettre au travail.
Photoshop étant devenu une extension de ta propre personne, maintenant tu as envie de t’en servir pour t’amuser, et pour rendre service aux copains. Tu apprécies de pouvoir travailler sur des univers qui sont complètement à l’opposé du tiens, des tiens.

Tu as envie que la création soit au centre de ta vie.
Tu y penses tous les jours. Tu as plein de mots dans la tête, ce projet avec des mots que tu ne sais pas par quel bout attaquer, parce que tu ne sais pas ce que tu vas en faire, ce que tu vas y dire, qui sera le narrateur ou la narratrice. Tu penses à la deuxième édition de l’expérience papier, tu penses à ton ukulele, tu penses à l’aquarelle, tu penses à la PAO, il y a des couronnes de fleurs partout dans ta tête, en permanence, et tu as envie de vomir tous ces univers qui sont en train d’étouffer à l’intérieur de toi.
Mais tu sais d’avance que ce ne sera pas aussi facile que ça, parce qu’il va falloir que tu apprennes à lâcher prise même sur ça, lutter pour ne pas contrôler.

Même lorsque tu te divertis, c’est pour avoir le contrôle.
Tu n’arrives plus très bien à faire le tri dans tout ce que tu ressens et tout ce que tu penses, parce que tu te rends compte que c’est foutraque et que ça n’a aucun sens. Et pas foutraque dans un sens comme tu aimes.

Tu es en retard dans les textos que tu dois envoyer, et ceux auxquels tu dois répondre. Pourtant, ces messages là sont vitaux parce que c’est ceux là qui te permettront d’être dehors, ailleurs, pas chez toi.
Et pourtant, à la simple idée de devoir sortir chez toi, tu penses horaire, tu penses agenda, tu penses organisation, tu penses contrôle.
Tu n’as pas très bien réussi cette semaine, mais tu t’en sortiras mieux la semaine d’après.
La difficulté de l’exercice, c’est que tu dois à la fois être plus conciliante avec toi tout en faisant attention à être disciplinée, parce que tu sais très bien que dès le moment où tu seras dissipée, tu n’y arriveras plus.
C’est pour ça que tu n’as pas très bien réussi cette semaine. Tu as été dissipée.

Partout autour de toi, dans la musique que tu écoutes, à la radio, les voix dans ton casque et les voix dans ton environnement immédiat, physique et palpable, les visages à travers la fenêtre, les visages dans l’entrepôt, partout dans ta vie, les gens sont toujours deux.
Tu as l’impression d’être encore plus perdue, et tu n’as personne à qui te référer. Tu as peur d’être embrouillée à cause de ton âge parce que la norme occupe beaucoup ton esprit dernièrement, et tu te demandes pourquoi tu te réfères à la norme comme ça. Et ça te donne encore plus l’impression d’être perdue. Tu es à l’aise lorsque tu es hors de la norme, mais la norme est beaucoup trop omniprésente autour de toi ces derniers temps.

Ce soir, en marchant dans la rue, juste avant d’atteindre ta destination, tu as percuté. Tu as repensé à tous ces discours que tu as eu sur ton envie d’être indépendante. Tu t’es demandée si tu avais fait une rechute, parce qu’à nouveau, tout ce qui t’a occupé l’esprit, et tout ce qui t’occupe l’esprit, c’est la personne que tu vas rencontrer et qui sera là. Tu t’es demandée si c’était un échec. Tu continues encore un peu à te le demander parce que tu as vraiment envie d’avoir envie d’être indépendante.
Puis tu as compris. Tu as réalisé qu’une fois de plus, tu as mis en place un mécanisme de défense pour te protéger. Mais maintenant que tu n’as plus besoin de te protéger, ton mécanisme de défense s’est effondré, et tu as fait un petit retour en arrière. Pourtant, c’était plaisant d’avoir envie d’être indépendante. Tu t’es sentie forte. Et tu l’as été. Tu as été forte pour toi.

En respirant l’odeur des produits chimiques que tu t’es remise à appliquer sur tes cheveux le dimanche et le jeudi soir, tu t’es souvenue de quelque chose que tu avais oublié.
Tu avais oublié la promesse que tu t’étais faite. Que désormais, tu te prendrais en main pour t’occuper de toi.
Tu l’as oublié parce que ton mécanisme de défense s’est effrité, que tu es revenue à ta propre norme d’être obsédée par quelque chose que tu n’as pas, que tu as toujours voulu, et sur lequel tu avais fait une croix depuis longtemps. Tu es revenu à ta norme de placer ton destin dans les mains de quelqu’un d’autre.
Et puis tu a pensé à l’enfant fou à l’intérieur de toi et à qui tu as laissé beaucoup trop de place. Tu t’es remise à dire que tu étais un enfant.
Pourtant, tu as fait du progrès. Tu as envie de montrer les dents. Tu t’en fous de la reconnaissance. Tu sais ce que tu vaux même si tu ne sais pas toujours où tu vas. Tu sais qui tu es à défaut de savoir où tu es.
Tu as fait du progrès mais tu avais oublié.

Et maintenant que tu t’en souviens, les choses deviennent un peu plus claires.
Tu sais qu’il y a beaucoup de travail, il y en a désormais beaucoup plus qu’avant, mais tu as des appuis solides. Tu n’as plus peur.

Tu n’as pas dit ce que tu voulais dire. Tu as dit ce que tu avais à dire, mais pas de la manière dont tu l’avais envie.
Tu hésites à publier mais tu te souviens de l’idée de documenter.
Alors tu vas publier. Tu vas documenter.

Un commentaire

  • Whimsy dit :

    Olalala j’ai vu ta bouille sur senscritique alors j’ai fouiné et j’ai atteri là, je suis content de te lire, ça fait du bien, le pire c’est que je m’y retrouve pas mal là-dedans (sauf pour les produits pour les cheveux), courage ! « L’esprit commande le corps » ! « Je suis celui qui se crée lui-même » ! etc etc xoxo gossip girl

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