Répondre aux sirènes du complexe mode beauté

Et puis c’est arrivé un jour, il a fallu que quelqu’un sonne la tirette d’alarme. On continuait à se dire intérieurement qu’on ne comptait par sur les autres pour se sauver mais en fin de compte, on savait bien, intérieurement, que pour cette fois-ci il fallait que quelqu’un le fasse.
Et quelqu’un l’a fait. On a répondu de manière désinvolte, en faisant des blagues avec les autres.
Mais le soir même on s’était dit « Okay, j’arrête » puis le lendemain on avait mis en place toute une stratégie pour arrêter.

Et un dimanche matin on revenait du supermarché une balance sous les bras, des fruits plein les sacs de courses.

On réfléchissait au système de cycles propre à soi-même, venant à se dire qu’une fois de plus ça s’était passé de la même façon. Pendant un moment on se disait qu’on s’en foutait puis les junks se multipliaient dans la semaine. Ou les junks se multipliaient dans la semaine puis on se disait qu’on s’en foutait.
La dernière fois c’était il y a quatre ans, on s’en foutait puis on s’était fait un tatouage, deux nœuds sur les cuisses, en disant qu’on s’en foutait, que c’était notre corps et qu’on se le réappropriait comme ça.
Bien entendu ça n’a pas duré très longtemps, on a fini par ne plus s’en foutre du tout. Et dix-huit kilos plus tard, tout avait changé. On ne s’en foutait plus du tout, on faisait très attention, on dormait beaucoup, on avait faim mais ça faisait du bien parce qu’on se sentait fort·e.

Et puis un beau jour on ressort les graines de chia, la spiruline, l’acérola et les algues klamath. On écrit germe de blé avec la date de péremption sur un petit bocal en verre et c’est rigolo parce que deux semaines plus tôt, on pensait tout jeter à la poubelle.
On se remet à boire des oranges pressées le matin et ça crée un incident diplomatique dans l’évier. La première chose à laquelle on pense c’est appeler à l’aide, parce qu’on ne sait pas très bien comment déboucher son évier et avec une tendance à la catastrophe manuelle, on n’a pas confiance.

On se remet à chercher le mot détox dans les rayons de thé et on en profite pour faire une petite étude des packagings. L’ère est aux motifs géométriques mais ça, on le savait déjà.
Puis on se refait des goûters, on ne sait plus si c’est les mêmes qu’il y a quatre ans, à base de compote, yaourt et banane. Désormais les lardons vont dans des cakes, et on découvre le lait d’amande dans les smoothies.

La disparition des camarades à l’heure de midi en raison de la nouvelle organisation du temps de travail des collaborateurs permet de ne plus finir les repas des autres, et désormais on a toujours une entrée le midi. On mélange concombre tout seul et gaspacho de concombres. Ça coûte une fortune mais on s’en fout parce qu’on a faim et qu’on se sent fort·e. On a l’excuse ultime envers soi-même de devoir beaucoup dormir.

En fin de compte ce n’est pas du tout pour ça qu’on s’y est remis. C’est à cause de la fatigue perpétuelle, de l’épuisement à l’heure où on rentre chez soi, du sommeil qui n’est pas réparateur et des week-end où on ne se sent jamais reposé·e.
On sait que la mauvaise qualité de l’alimentation et l’absence totale d’exercice physique jouent sur la fatigue. C’est sûr, c’est obligé, tous les discours se recoupent. Mais on se dit que si on peut avoir un bonus c’est pas plus mal. Et force est de constater que ce bonus motive bien plus que la résolution de la fatigue chronique.

Pourtant on relit Mona Chollet, on scrolle à l’infini des pages promouvant le Body Positive. Mais rien n’y fait. On aspire à avoir faim, à manger mieux, à suer et à boire des fruits. On sait qu’on ne sera pas comme le modèle mis en avant, on n’est pas vraiment sûr·e de vouloir s’y conformer néanmoins, mais on voudrait juste être un peu moins que ce qu’on est actuellement.

On ressort les chaussures autrefois appelées chaussures dinosaures, on réfléchit à une playlist Spotify qu’on va pouvoir créer tout en pédalant, pédalant, pédalant. Les légumes ont à nouveau une place dans le frigo et on a la tête rempli de mots bizarres comme chlorelle, maca ou lucuma. On imprime la recette du Miam-o-Fruit qu’on colle sur le frigo, dont la façade extérieur est désormais un nouvel outil de documentation de soi.

Et on découvre quelque chose qui n’était pas prévu, du moins qu’on n’avait pas prévu soi-même. Tous les rouages se réenclenchent et on se remet à écrire. On ajoute des pages dans le petit carnet de documentation intérieure. On se met à illustrer son agenda, soit en collant des petits dessins de bières soit en dessinant soi-même des macarons à la date du samedi 3 juin, date à laquelle on peut aller récupérer sa robe macaron. On fait des petites listes de petits projets et on s’inspire des bullet journal des autres.
On est plein dans une nouvelle stratégie de self care, totalement complémentaire aux autres. On se sent un peu mieux, on a plein de courage, on a faim et l’anxiété généralisée n’est toujours pas réapparue dans le quotidien. On n’a pas pleuré depuis des mois et des mois même si parfois on se sent très triste.

On continue à avancer doucement, cherchant une ligne rouge dans les différentes périodes de cycle. Ce soir on va se faire la salade qu’on mangeait autrefois à deux avec des avocats et des crevettes mais tout est calme à l’intérieur.
Il fait souvent gris en ce moment mais on se maintient à ce niveau là pour ne plus que tout soit noir dedans.

Et on découvre la troisième personne du singulier, qu’on n’avait pas envisagé jusque là.

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