« Remets donc une bûche dans la cheminée »

Tu es chez toi seule
Le vent à ta porte c’est l’automne

Tu marches le long du trottoir. Il fait chaud. Tu n’as pas attaché les boutons de ta veste. C’est la première fois depuis ce matin que tu es seule et que tu n’es pas concentré sur ton dépliant et ton logiciel de PAO. Tu sens doucement les larmes te monter aux yeux. Alors tu t’accroches au sourire de la personne qui va prendre ta commande à la cafétéria. Tu te demandes s’il va encore te proposer une réduction étudiante et si tu vas une fois plus décliner poliment en disant que tu n’es pas étudiante, ni infirmière, et que tu travailles dans le coin mais pas vraiment à l’hôpital. Tu te souviens de la fois où il t’a dit « Je vous vois descendre souvent ». Tu sais qu’il te voit descendre parce que tu portes ta veste rouge. Il pense que tu es étudiante comme tous les gens qui ouvrent de grands yeux lorsque tu dis ton âge. Tu te souviens qu’il y a quelque temps, tu l’as croisé aux caisses du Leclerc. Il était beaucoup plus loin que toi, il semblait pressé. Tu t’es demandé si tu lui aurais dit bonjour si vous aviez été à la même caisse et s’il t’aurait reconnu.
Tu t’accroches au serveur de la cafétéria parce qu’il est toujours très gentil, que c’est une sorte d’élément rassurant du quotidien. Mais ce midi il n’est pas là. Tu prends un sandwich au thon et un fromage blanc avec du coulis de fruit rouge.
Tu es surprise de ne pas avoir faim quelques heures après.

Ce midi, toutes tes collègues parlent de Morlaix, tu ne sais pas pourquoi. Et tu savoures en silence l’ironie de la situation. Tu ne décroches pas un mot. Tu es concentrée sur les mots qui se forment dans ta tête depuis que tu as pris le bus ce matin.
Il faisait beau, tu écoutais La Femme en pensant à toutes les choses dont tu étais privée à jamais, et toutes les choses dont tu étais désormais libérée.
Tu t’es demandée s’il fallait le mentionner aux autres. Tu as pensé sur tout le trajet à la camionnette, aux badges antifa dans la camionnette, mais tu n’as pas osé demander quoi que ce soit même si tu avais formulé la demande mille fois dans ta tête.
De toute façon, ces dernières semaines, tu n’as fait que dire bonjour et au revoir. Lundi, tu as même salué ton collègue en français par son prénom français. Tu y as pensé quelques minutes après en t’interrogeant là-dessus et en te demandant si tu étais fatiguée.

Lorsque la sentence est tombée, tu as juste dit « OK ». Tu as dit « OK », pas « okay ». Tu connais la différence entre les deux, et tu sais que le mot que tu as prononcé s’écrit « OK » et non « okay ». Tu as tout de suite pensé à E.L. Tu as pensé à cette séance où tu as passé beaucoup de temps à trouver quelques qualités et qu’E.L. t’a dit que tu étais forte. C’est la première chose à laquelle tu as pensé. Et ton esprit a tout de suite enchaîné sur le reste. Tu t’es fait la réflexion que ton corps est toujours en sevrage d’anti-dépresseurs et d’anxiolytiques et tu te rends comptes d’à quel point tu t’en sors bien. Tu es forte, tu le sais désormais, et la seule chose à laquelle tu penses pendant ce silence, c’est à quel point tu te promets que tu seras forte et à quel point tu vas t’en sortir de tout ça.
Bien sûr, tu n’en dis pas un mot au téléphone. Et tu n’en diras pas un mot directement. Tu prendras un raccourci et tu viendras faire tes déclarations ici comme c’est toujours le cas lorsque l’état d’urgence est décrétée dans ton intérieur.
Tu ne dis plus rien parce que tu es incapable d’aligner plus de trois mots. Alors tu commences à ranger tes livres dans tes bibliothèques, et tu savoures l’ironie de cet appartement où tu seras désormais bien seule.

Très rapidement, tu en viens à la conclusion que tu vas vraiment finir par décrocher ton téléphone et que les deux premiers mots qui sortiront de ta bouche seront « Oi Monkey », que tu tombes sur le répondeur ou non. Tu te remets déjà à parler en anglais dans ta tête.

Ce soir là tu restes concentrée sur l’aspect pratique des choses. Sur les cartons de livres qui doivent être vides pour dimanche. Tu planifies. Tu ne penses à rien d’autre.
Ce n’est que le lendemain, lorsque tu te réveilles dix minutes avant la sonnerie de ton réveil, que tu te mets à pleurer doucement. Et tu sais d’avance que tu ne diras rien à personne et que tu feras ton deuil en silence, tranquillement, sans faire d’histoire.

Au fur et à mesure que la journée se déroule, la publication s’écrit dans ta tête. À l’instant où tu écris ces lignes, tu repenses à cette discussion que tu as eu avec ton pharmacien et qui t’a parlé de cette technologie où tout ce qu’on pense sera retranscrit. Tu t’es souvent dit que ce serait pratique pour WordPress parce qu’à l’instant où tu écris cette ligne, tu te fais la réflexion qu’une fois de plus, ton article s’est écrit dans ta tête mais maintenant tu n’y arrives plus.
Tu écoutes toujours La Femme.

Une pensée pour la femme
Dans ses habits noirs

Tout à l’heure tu as rangé Nadja d’André Breton. Ce matin dans le bus, tu as pensé à la maison entre Rennes et Saint-Malo, tu t’es demandé si tu y retournerais un jour. Puis tu as rangé Amaelle Guiton et ça t’a amusé de savoir que son prénom est écrit quelque part dans un livre que tu as acheté à l’époque où tu ne connaissais ni l’un ni l’autre. Et maintenant ce livre est rangé dans ta bibliothèque, et tu as pensé à la fois où tu l’avais relu une fois dans le train.

Au fur et à mesure que la journée se déroule, tu découvres toutes les choses que tu es en train de perdre. Tu penses aux choses que tu dois archiver dans une clé USB jaune et tu n’es plus sûre de te souvenir de la phrase de passe. Heureusement, tu as donné la phrase de passe d’une autre clé USB à quelqu’un un jour par sms. Tu te souviens que tu étais assise sur un chariot, qu’il faisait encore beau et que tu étais heureuse.

Tu ne pleures pas lorsque tu écris cet article et c’est un soulagement. Tu as pleuré un peu, par à coups, plusieurs fois dans la journée.
Tu pensais mettre ça dans un coin de ta tête et te pencher là dessus plus tard mais finalement, il est resté là, dans un petit coin de ta tête. Et parfois, ce petit coin, il prenait beaucoup de place.

Tu as décidé que dans ton appartement, tu fumerais dans la salle de bain avec la fenêtre grande ouverte. Tu t’es demandé si tu as décidé ça à cause de Rouen et tu as pensé à cet article que tu n’as jamais écrit mais que tu voulais intituler Rouen tôt le matin.
Tu es surprise que ce ne soit pas plus facile que ça. Tu te demandes si tu t’es surestimée.

Tu te demandes si demain matin, tu penseras encore aux badges antifa accrochés au pare soleil de la camionnette de ton collègue et si tu diras juste bonjour où si tu formuleras à voix haute la demande que tu as préparé mille fois dans ta tête.
Tu te demandes si Annie Ernaux pourra t’aider à défaut de Mona Chollet. Dans tous les cas tu passeras par la librairie, ni pour collecter des cartons, ni pour acheter des livres. Enfin peut-être que tu achèteras quand même des livres.
Tu te demandes si tu dois réclamer ta carte de fidélité. Tu y as pensé lorsque tu as rangé tous ces livres que tu avais acheté là-bas.

Tu te demandes si demain matin tu vas encore te réveiller et sangloter doucement, lentement.
Tu aimerais bien continuer cet article mais tu ne trouves plus les mots que tu avais composé dans le bus.

Remets donc une bûche dans la cheminée.

2 commentaires

  • JPO dit :

    Quand tu vas chercher à la gare des copains. Que tu penses à toutes ces fois
    quand tu es venu, en ce lieu, empli de joie pour une raison autre mais pas
    totalement différente.

    Quand le soir tu vas te promener et que tu repenses à ses promenades main dans
    la main. Lorsque tes convives souhaitent aller manger et que tu réalises que
    tous tes repères sont construits avec elle. Quoique tu fasses. Que vous
    finissez au quick. Que tu te retrouves à commander à la borne, à te demander
    ce qu’elle aurait pris elle.

    Le lendemain après t’être fait tanné pour un truc mieux que le quick, tu les
    emmènes dans une rue pleine de restos. Et qu’ils choisissent le burger que tu
    faisais avec elle. Et qu’à chaque étape, tu repenses à chaque étape passée. Que
    tu te demandes si tu manges le burger normalement ou en tournant. Tu rigoles
    aux blagues, mais c’est juste une façade. Derrière, tout n’est que nostalgie et
    tristesse.

    Enfin le week-end touche à sa fin, tu te demandes si tu vas continuer à
    l’avoir dans tes rêves pour ne plus avoir le mal que ça te fait.

    Tu penses à trois mots qu’elle disait à Rouen « Quitter la ville ».

  • A&P dit :

    Tu es la bienvenue à la maison entre Rennes et St Malo.

    Bises.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *