Que faire lorsque vous perdez votre partenaire dans le crime ?

À ce moment-là, tu es en pleine période de doute. Tu te demandes ce que tu fais. Tu te demandes si tu y crois. Tu as peur de ne bientôt plus y croire, parce que tu as perdu ton envie de décentraliser la moindre information, le moindre octet ; parce que tu n’as plus l’énergie de fournir des clés Linux un peu partout autour de toi. Tu sens que tu as perdu un certain enthousiasme.
Tu te poses des questions. Tu peines à trouver des réponses. Parfois, même souvent, tu te sens seul-e. Tu as quelques discussions sur les Internets ou dans la vraie vie, mais il manque quelque chose. Tu penses que tu cherches des réponses, parce qu’à ce moment là, tu es un-e.
Tu cherches quelqu’un qui n’existe pas. Les amis imaginaires sont partis. Et il t’arrive parfois de te sentir isolé-e.

Et puis tu te lances. C’est le moment venu. Tu impulses des trucs. Tu donnes rendez-vous à des gens. Tu n’as pas la moindre idée de ce que tu fais. Tu ne te sens plus vraiment seul-e parce que tu es tellement pris-e dans ce que tu fais que tu ne te poses plus vraiment la question, tu ne réfléchis pas trop et tu y vas. Tu expérimentes complètement. Tu ne te sens plus isolé-e parce que tu ne te poses plus la question. Tu as arrêté de chercher quelqu’un qui n’existe pas parce que tu sais que les amis imaginaires ne reviendront pas. Tu es suivi-e dans ce que tu fais.

Et puis. Tu t’en souviens encore exactement. C’est drôle que ça t’ait marqué à ce point. Comme si tu savais, inconsciemment. Tu te souviens d’être intrigué-e. Parce que tu connais tous les gens qui sont assis à côté de toi. Et débarque quelqu’un que tu ne connais pas. Tu te demandes si la personne est arrivée là par erreur. Tu es tout de suite intimidé-e, et il te faudra longtemps avant que tout ça disparaisse.
Ce soir là, tu es encore un-e.

Et puis. Progressivement, tu deviens un-e + un-e. Il y a beaucoup de gens autour de toi et tu es content-e que ça marche, mais quelque part tu t’en fous. Tu penses efficience. Tu penses projet. Tu es carré-e, il n’y a pas de place pour les choses émotives parce que tu organises. Tu as tendance à être rigoureux-euse et tu te concentres sur l’efficacité. Mais tu sens que quelque chose est là. Tu ne te préoccupes plus des amis imaginaires. Tu ne t’en rends pas compte tout de suite, et tu en as douté pendant assez longtemps, mais tu n’es plus seul-e. Tu n’es plus isolé-e. Parce que tu as trouvé quelqu’un qui existait. Tu as trouvé ce quelqu’un que tu as cherché pendant si longtemps.
Et c’est drôle parce que tu l’as voulu dès le premier jour. Tu ne t’en rendais juste pas compte.

Tu es deux désormais. Et tout va très vite, parfois tu ne te rends pas vraiment compte que tout ça est en train d’arriver. Tu as l’impression que désormais, tu peux affronter le monde entier. Tu n’as plus peur de rien. Parce que tu es deux. Tu as l’impression que tu pourrais faire ce que tu veux, accomplir ce que tu veux, même si tu n’as pas vraiment d’ambition. Ton ambition, c’était ça, et tu l’as eu pendant un certain temps. Tu as été deux.

Tu as été deux comme tu n’aurais jamais pu l’imaginer. Et tu ne pourras plus jamais être deux de cette manière.
Parce qu’il y avait tellement de choses, implicites et explicites, que ça ne pourra jamais être pareil.
Il y avait tellement de choses spontanées. Tellement de légèreté et tellement de sérieux.
Tu as trouvé là un écho que tu n’aurais jamais envisagé.
Et même si tu devais être à nouveau deux avec un-e autre un-e, tu voudrais que ce soit différent.
Parce que c’était unique, et que, quelque part, tu veux que ça reste unique.

Tu te mets à faire plus de trucs, aussi. Et toutes ces questions que tu te posais, tu as arrêté de te les poser. Tu as arrêté de te poser les questions parce que les réponses étaient évidentes. Tu as retrouvé ton enthousiasme. Tu as même trouvé plus que ça. Tu étais invincible quand tu étais deux. Tu as continué à faire. Tu as rencontré plus de gens et tu es content-e d’avoir rencontré ces gens. Mais quelque part, tu t’en fous. Parce que tu es deux, et que c’était beaucoup plus important que tout le reste.

Mais du tout premier jour jusqu’à aujourd’hui, tu craignais exactement ce qui est arrivé. Tu craignais que tout ça disparaisse. Tu craignais d’être à nouveau un-e. Et tu t’es souvent demandé : « Comment je ferai si mon partenaire dans le crime n’est plus là ? ». Aujourd’hui, tu ne te le demandes plus vraiment ça parce que tu n’as plus tout à fait le choix. Il y a encore peu, tu te demandais « Comment je vais faire maintenant ? ». Parce que tu savais que tu avais beaucoup à perdre, et tu es en train de perdre tout ça.
Ce n’est pas une question d’efficience. L’efficience, c’est devenu secondaire dès lors que tu es devenu-e deux. L’important était de faire. Faire à deux. Plus les autres gens. Les autres gens sont importants, ils ont toujours été importants. Ce n’est pas ce que tu es en train de dire. Simplement, ce n’est pas avec les autres gens que tu étais deux.

À ce stade de la rédaction, tu te mets doucement à pleurer et c’est une bonne chose parce que ça fait trop longtemps que tu minimises tout ça, ça fait trop longtemps que tu ne dis rien à personne. Ça fait trop longtemps que tu gardes tout ça parce que tu as toujours gardé espoir, secrètement, que tu étais redevenu-e un-e temporairement.
Tu continues à espérer, mais ta boite de réception associative est vide et c’est de mauvais augure. Tu continues à espérer, mais ta boite de réception personnelle est vide et c’est encore pire.

Tu vas continuer à faire les choses parce que tu as envie de les faire. Tu ne te demandes plus comment tu vas faire parce que tu vas juste le faire. Et tu vas essayer de t’empêcher du mieux que tu peux de ne pas te sentir triste. Ni vide. Tu continueras à faire des choses avec les copains et les copines, avec les gens qui viennent aux trucs. Et tu seras heureux-euse de tout ça. Tu le seras sincèrement.
C’est jusque qu’une partie de toi sera creuse.

L’autre soir, alors que tu regardais une série en version originale, un des personnages a dit « Let her go ». Et tu as pensé aux mots « let your partner in crime go » et tu t’es rendu-e compte que c’était désormais ça qu’il fallait que tu fasses.
Mais tu n’as pas envie de le faire parce que tu ne sens pas prêt-e à passer à autre chose. Tu n’as pas envie de passer à autre chose parce que ce que tu as eu pendant ces brefs mois, c’est quelque chose que tu as toujours voulu avoir, et quelque chose que tu n’auras peut-être plus jamais.

Alors tu penses à tous ces endroits qui sont sinistrés. Tu penses aux chemins du retour dans le silence. Toi qui a horreur du vide, tu n’as jamais été trop gêné-e par ce silence. Parce que tu étais deux, et que c’est tout ce qui t’importait. Tu penses aux cris. Tu penses aux mots. Aux gens qui te regardent bizarrement parce que tu parles fort. Tu penses à ton insolence dans ces moments-là. Tu te sentais insolent-e parce que tu étais heureux-euse. Et c’était ta revanche sur le monde entier.
Tu penses à ces stickers que vous deviez faire, et tu ne sais plus trop si tu dois les faire. Tu ne sais plus si tu dois les faire et les garder juste pour toi, si tu dois les faire et les diffuser anonymement dans le milieu ou si tu dois les faire et les diffuser non anonymement. Mais qu’est-ce que tu diras aux gens ? Tu te mettras à pleurer quand tu diras que c’était un échange par mail, comme il y en a eu de nombreux ?

Parfois tu penses aux endroits où vous pourriez vous recroiser et tu restes perdu-e dans tes pensées, les yeux humides et le regard hagard. Tu ne sais pas ce qui pourrait se passer parce que tu ne sais pas ce qui se passe présentement. Tu n’arrives pas à démêler les nœuds, tu continues à être en plein milieu de la tempête alors que tout le monde l’a traversé.

Tu sais que tu as toujours voulu être fort-e pour deux, parce qu’être deux t’a rendu fort-e et invincible. Mais quand les choses se sont compliqués, tu n’es pas sûr-e d’avoir été fort-e. Tu ne sais pas ce qui s’est passé parce que tu ne sais pas ce qui se passe présentement.
Tu as l’impression que ton monde s’est écroulé depuis, alors que c’est peut-être juste une fêlure. Mais tu n’es sûr-e de rien et ta boite de réception continue d’être vide alors que tu la relèves frénétiquement depuis plusieurs jours.

Tu as arrêté de pleurer. Tu as écrit beaucoup de choses. Mais tu sais que tu continueras à pleurer parce que ça n’a pas été assez. Et tu sais que tu pourrais continuer à cracher encore plus de mots parce que ça n’a pas été assez.
Tu n’es plus une licorne depuis longtemps. Tu es juste un chaton triste.

Ton monde s’est écroulé et tu ne sais pas comment le reconstruire. Tu voudrais demander pardon. Parce que tu sais, peu importe ce que diront les gens autour de toi, que si tu dois demander pardon, ce sera pour des raisons légitimes.
Mais tu ne veux pas forcer les choses. Tu veux prendre ton mal en patience. Même si tu continueras à attendre un ping de manière indéterminée, ou éternelle.

Parce que ce que tu as eu, tu ne l’auras plus jamais avec personne d’autre, et tu n’es pas prêt-e à dire au revoir.
Parce que tu as été deux, et que tu n’es pas prêt-e à être à nouveau un-e.