Petite ouvrière du capitalisme sur Internet

Lorsque Violette annonçait à tout le monde que quand elle serait grande, elle voudrait devenir une capitaliste de l’Internet, ses interlocuteurs éclataient de rire. La plupart des interlocuteurs de Violette étant des décroissants, des altermondialistes ou des hippies du cyberespace, Violette savait pertinemment que ses ambitions professionnelles feraient rire ses ami-e-s.

Aujourd’hui, Violette a fait ses premiers pas d’ouvrière du capitalisme sur Internet. Et elle s’étonne presque de voir à quel point elle fait vraiment du capitalisme sur Internet, alors qu’à la base, elle voulait juste faire rire ses copains et copines.

Aujourd’hui, Violette travaille pour Google. Pas directement, bien sûr. Ce n’est pas Google qui lui verse une fiche de paie tous les mois. Mais Violette travaille toute la journée, docilement, pour optimiser les résultats du moteur de recherche. Bientôt, elle connaîtra les mots-clés par cœur, et leurs positions dans Google.
Le vocabulaire de Violette s’est enrichi. Meta, SERP, domain authority, triangle d’or… Elle ne comprend pas encore très bien la notion de PageRank mais peu importe, sa petite veille quotidienne lui permettra d’être rapidement autonome là-dessus. Elle découvre avec joie de nouveaux plugins dont elle ignorait encore l’existence il y a quelques semaines, plugins qu’elle se précipitera d’installer dès lundi sur son navigateur.
Elle lit des articles de plus en pointus et, déjà, elle s’inquiète de la prochaine mise à jour de l’algorithme de Google. Faudra-t-il réparer encore un tas de choses ? Réapprendre, désapprendre tout ce qu’elle vient d’apprendre ?

Au téléphone, elle fait part de ses réflexions sur le référencement. « Le problème, c’est que lorsque tu essaies d’optimiser ton référencement, bien souvent tu le fais pour la machine, pas pour l’humain. Et je me demande si c’est vraiment pertinent de travailler pour la machine et non pour l’humain. Parce qu’au final, c’est à l’humain qu’on va plaire, et c’est l’humain va décider d’acheter quelque chose, pas la machine. »

Si vous avez passé commande ou que vous vous êtes inscrit-e à la newsletter avec votre adresse habituelle, Violette peut rapidement savoir qui vous êtes. L’autre jour, c’est ce qu’elle a fait. Elle vous a cherché avec votre adresse e-mail à travers les tuyaux. Des fois, elle a simplement trouvé votre profession (et c’est super que vous fassiez ce métier, vous rentrez dans notre catégorie de prescripteurs). D’autre fois, elle a trouvé le blog que vous aviez au lycée. Celui où vous diffusiez des photos de compétition de chevaux.

Violette sait combien de temps vous êtes resté sur le site Internet. Elle le sait parce que Google peut lui dire. Google peut lui dire d’où vous venez, quel âge vous avez, quel est votre sexe et sur quelles pages vous avez cliqué.
Pour l’instant, elle ne sait pas encore très bien comment analyser toutes ces données mais bientôt, elle pourra savoir si vous avez l’intention d’acheter. Elle pourra le savoir en fonction du temps où vous êtes resté sur le site, du nombre de pages que vous avez visité, ou d’autres données similaires.

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Bientôt, Violette pourra s’inquiéter (ou se réjouir) du taux de rebond qui sera communiqué par Google.
Elle continuera à réfléchir sur la pertinence de travailler pour la machine, ou faire un peu plus attention à l’humain.
En attendant, elle continue à rajouter des liens, toujours plus de liens.

Il y a encore peu, Violette avait une vision poétique du lien.
Elle voyait le lien comme une invitation à se balader dans les tuyaux, à découvrir de nouveaux morceaux du réseau.
Elle a appris qu’il faut suffisamment aimer le lien pour ne pas le raccourcir, parce que ça l’abîme.
Et que de liens en liens, elle peut découvrir de nouveaux visages, de nouvelles histoires.
Les liens nourrissent Violette. Elle aime en accumuler plein, les mettre de côté pour les consulter plus tard.
Elle chérit certains liens, qu’elle envoie dès qu’elle rencontre quelqu’un qui est prêt à écouter son amour des tuyaux, et des gens derrière les tuyaux.

Aujourd’hui, Violette n’a pas le même rapport au lien.
La journée, elle est dans l’optimisation des liens. Il faut toujours plus de liens internes parce que c’est important pour Google. Mais il faut aussi faire attention aux liens externes. Il faut en désavouer certains, parce que c’est très, très important pour Google. Parce que c’est Google qui décide.
Régulièrement, lorsqu’elle est dans sa veille, elle tombe sur le mot sanction. Elle craint la sanction. C’est pour ça qu’il faut faire attention aux liens externes. Qu’il faut vérifier le spam score de certains sites. Qu’il faut être vigilant sur leurs ancres.
Tout ce qu’elle fait, ce n’est pas pour son employeur, c’est pour Google. Parce que son employeur travaille pour Google.
Parce que lorsqu’on fait du capitalisme sur Internet, on travaille pour Google. Parce que c’est lui décide. C’est lui qui décide, en fonction de toutes les infos qu’il a à sa disposition, s’il faut pénaliser le site Internet ou au contraire le faire remonter dans les résultats.

Toute la journée, Violette interagit avec Google. Elle applique docilement les conseils de ses pairs. Fait très attention à ce qu’elle fait. Met en place des choses tout de suite, parce que parfois, le moteur de recherche ne prendra en compte ces changements qu’au bout de six mois.

Violette continue à interagir avec la machine comme elle aime le faire.
Simplement, c’est une machine différente avec laquelle elle interagit.
Ce n’est pas une machine qu’elle aime. D’ailleurs, lorsqu’elle n’est pas dans ses heures d’ouvrière, elle fait même tout l’inverse. Elle déconstruit la machine. Sensibilise aux alternatives. Décentralise dès qu’elle en a la possibilité.

Et sa vision des choses commence à changer doucement, lentement.
Maintenant qu’elle a découvert les ficelles des descriptions optimisées, du travail à mettre en œuvre pour se retrouver dans le triangle d’or ; maintenant qu’elle sait exactement de quelles données dispose la machine, elle se retrouve elle même dans la position du chassé. Plus du chasseur.
Lorsqu’elle visite un site, elle sait que son comportement sera analysé par un opérateur humain qui fait le même travail qu’elle. Elle sait que l’opérateur humain connaîtra sa provenance, son âge et son sexe. Elle sait qu’elle pourra influer sur le taux de rebond.
Parfois, lorsqu’elle visite un site Internet, elle sait quels mécanismes se mettent en place derrière. Et elle ressent comme un certain malaise. Parce qu’elle pense à l’opérateur humain, derrière son écran, qui travaille lui aussi pour la machine.

Violette se sent comme une ouvrière du web parce que ses tâches sont répétitives, fastidieuses et pas toujours valorisantes. Mais pour rien au monde elle ne reviendrait en arrière.
Parce qu’en dehors de monter en compétences et de pouvoir alimenter son profil professionnel, Violette nourrit sa réflexion. La machine lui donne à manger. Elle découvre un peu plus comment marche cette machine, et, par conséquent, comment déconstruire la machine.
Et ce n’est qu’en devant une véritable capitaliste de l’Internet qu’elle saura comment s’autonomiser un peu plus, parce qu’elle connaîtra les mécanismes internes, parce qu’elle aura réfléchi aux conséquences de ses actions.
Nourrir la machine lui permet de nourrir ses propres réflexions. Réflexions qui se transformeront, ou non, en actions individuelles ou collectives.

Le développement de l’industrialisation et de la mécanisation va continuellement modifier le statut des ouvriers. Tout au long de cette évolution cette nouvelle forme de travail va s’accompagner de l’émergence d’un mouvement ouvrier et de la conscience ouvrière, de sa montée en puissance via les syndicats, afin de faire reconnaître leurs droits. Sur les plans social et politique, l’accroissement du nombre des ouvriers soulève des débats (la question sociale) ainsi que des réflexions et prises de position concernant l’existence et le destin d’une nouvelle classe sociale et économique : la classe ouvrière.
Wikipédia : Ouvrier

Violette se demande si dans les années à venir, une nouvelle classe ouvrière de travailleurs du numérique ne verra pas le jour. Petites mains du capitalisme sur Internet, ces ouvrier-e-s seraient composé-e-s de référenceur-euse-s, webmaster, UX designers, annonçeur-euse-s ou encore marketeur-euse-s.