Nostalgie d’un Internet que j’ai oublié

Dernièrement, j’ai passé beaucoup, beaucoup de temps sur la Wayback Machine d’Internet Archive, retraçant l’histoire de sites que je consulte régulièrement, retraçant l’histoire d’Internet.

Et j’y retrouve avec un enchantement enfantin ces images qui clignotent, compteur de visiteurs, boutons pour entrer sur le site et toutes ces choses qui ne sont plus au goût du jour. Ces choses qui ont été des modes. Internet a eu des modes, et ça me fascine de savoir ça. Je voudrais lire des livres qui parlent des modes d’Internet.

Je me sens régulièrement envahie d’une nostalgie de cet Internet dont j’ai du mal à me souvenir ; maintenant que tout est si compliqué et si insécurisant.
Peut-être que c’est pour ça que je me perds dans ces captures de sites. Pour aller dans un endroit réconfortant, loin de PRISM et de tous les programmes de la NSA.

J’adore tomber sur des sites cheap. J’adore tomber sur des sites avec des gifs de flammes dans des couleurs que Pantone n’approuverait pas.
C’est toujours une joie que d’explorer Internet sous une forme archaïque. Et je crois que je suis dans une phase où j’ai besoin de ça. J’ai besoin de retrouver ces pages hideuses et drôles. Bien sûr je m’en moque, mais ce n’est pas méchant. Je m’en moque parce que c’est désuet, et pourtant si fascinant. Je m’en moque avec tendresse, avec nostalgie.

Il n’y a pas si longtemps que ça, le web était moche. Mais il était simple.
Aujourd’hui il y a des boutons Facebook et du code Google Analytics partout.
Il y a des gens dont le boulot, c’est de créer un site Internet. Oui, vraiment, c’est un métier. Oui, vraiment, ça demande des compétences.

Aujourd’hui le web est beau, mais il est tellement compliqué, tellement dangereux. Les enjeux sont bien plus importants.
Aujourd’hui il y a des community managers. Il y a des gens dont le boulot, c’est d’alimenter des réseaux sociaux et faire de la veille. Oui, c’est un vrai métier. Oui, ça demande des compétences.

Je crois que je passe trop de temps avec Internet. Non pas sur Internet, mais avec Internet.
Je passe trop de temps à alimenter des réseaux sociaux, à réfléchir à des identités visuelles, à regarder l’ergonomie d’un site, le comparer avec d’autres sites. Je passe trop de temps à lire des articles qui me parlent de code ouvert. Je passe trop de temps à me demander comment améliorer la communication de telle association, et ce qu’on fera du site Internet de telle autre. Je passe trop de temps à faire la liste des alternatives au GAFA.
Je passe trop de temps à réfléchir à Internet. En fait, je crois que j’y pense sans arrêt.

Et c’est pour ça que je passe autant de temps sur la Wayback Machine. Parce que j’ai besoin de me souvenir d’Internet. J’ai besoin de me dire que nous avions eu Internet.
Parce que Cory Doctorow dit que ça y est, nous y sommes, l’année où nous allons perdre le web.

Je crois que je passe trop de temps à me demander comment convaincre les gens d’utiliser tel ou tel outil parce qu’il est plus respectueux de leur vie privée. Je crois que je passe trop de temps à savoir quoi répondre aux gens qui disent qu’ils n’ont rien à cacher.

 

Je suis obsédée par Internet.

 

Je crois que j’avais besoin de le dire. Je suis obsédée par Internet, et je l’ai toujours été.
Je pense sans arrêt à Internet. Je pense à l’Internet que j’ai découvert quand j’étais petite, à l’Internet qu’on consommait avec des CD de 20 heures, de l’Internet qui fonctionnait grâce à un modem. Puis je pense aux Internets de George Bush, de l’Internet qui nous espionne et nous consomme. Je pense à Limewire et eMule. Puis je pense à Zuckerberg et les DRM dans le HTML5.

Je suis heureuse de faire partie de la génération Y. Je suis heureuse de faire partie de cette génération qui se souvient du bruit des modems, je suis heureuse de faire partie de cette génération qui a eu des cours de micro-informatique, je suis heureuse de faire partie de cette génération qui a vu naître les blogs et les réseaux sociaux.
Pour rien au monde je n’échangerais ma place avec mon petit frère. Et quand je pense à ce frère, je me sens désolée parce qu’il n’aura pas connu tout ça. Et comment lui raconter Internet.
Des fois je pense aux enfants que j’aurai un jour. Et je suis terrorisée parce que j’ignore comment sera le web dans quelques années.
Je ferme les yeux quand je lis que la vie privée va disparaître. Je ferme les yeux parce que je préfère me voiler la face.
Qui seront les Swartz, les Snowden et les Greenwald de mes enfants ? Est-ce qu’on se souviendra d’eux ? Est-ce que les Anonymous existeront encore ?

Alors je me voile la face. Parce que je ne suis plus une simple utilisatrice du web. Je pense en CMS, en plugins, j’intègre des balises dans les articles que j’écris. Je regarde combien de gens ont cliqué sur les liens que j’ai partagé pour les réseaux sociaux dont je m’occupe, et comment je pourrais améliorer tout ça.
Je ne suis plus une simple utilisatrice du web. Parce qu’on m’a montré ce que devrait être le web libre et ouvert, puis on m’a montré ce qu’est réellement le web.

Alors je me voile la face et je retrace l’histoire de sites que je consulte régulièrement, je retrace l’histoire d’Internet.
Je tombe sur des sites qui me font sourire parce que tout était si simple à l’époque.
Je pense au web que découvriront mes enfants, et je suis terrorisée. Parce que je leur raconterai des histoires en les bordant. Je leur raconterai que nous avions Internet, et je leur monterai ce qu’était Internet autrefois.

He thinks it may be game over.
I’d like to think we still have time.