Non, « Elle s’est retrouvée nue sur le net » n’est pas le même argument que « Elle portait une jupe ».

J’ai beaucoup d’admiration pour Lena Dunham.
Il n’y a pas si longtemps que ça, j’étais si obsédée par Girls que j’avais commencé à recopier tous les dialogues de la saison 1. Ça, c’est pour le contexte.

Il est très rare, voire complètement inédit que je réagisse à un article, encore moins lorsqu’il s’agit d’un sujet d’actualité. Ça, c’est encore le contexte.

Seulement voilà.
Cette semaine, le Tumblr Meufs a posté un article intitulé Point Final.

Retranscription :

Point final.

The “don’t take naked pics if you don’t want them online” argument is the “she was wearing a short skirt” of the web. Ugh.

— Lena Dunham (@lenadunham)

September 1, 2014

Le « Ne prend pas de photos de toi nue si tu ne veux pas retrouver ces photos sur le net » est l’argument « Elle portait une  jupe » du web. Ugh.

Hé bien je suis désolée, mais non. Ce n’est pas du tout le même argument.

Et je commencerai ma réponse en introduisant un point datalove, principes érigées par Telecomix.
Que nous dit datalove ?

If some data is meant to be private, it should not reach the internet in the first place. There is no delete function in the internet.

Si une donnée est supposée être privée, elle ne devrait pas se retrouver sur Internet en premier lieu. Il n’y a pas de bouton « Supprimer » sur Internet.

Voilà pourquoi ce n’est pas du tout le même argument.

N’avons-donc nous rien appris des révélations d’Edward Snowden ? Des failles de sécurité qui sont régulièrement rendues publiques ? De la dangerosité à confier ses données dans des services propriétaires ?
N’avons-donc nous rien appris de « Si c’est gratuit, c’est vous le produit ? »

Allons-nous continuer à envoyer des messages privés via Facebook, Gmail, Yahoo et consorts ?

Allons-nous continuer à utiliser Snapchat ou autres applications qui ne suppriment pas nos photos contrairement à ce qui est vendu ?

Allons-nous continuer à nous voiler la face ?

Je crois malheureusement que oui.
Oui, nous allons continuer à placer des données sensibles dans ces services qui n’ont aucun respect pour notre vie privée. Et oui, nous continuerons à accuser ces services sans réfléchir à la possibilité que, peut-être, nous n’aurions pas du uploader ces photos en premier lieu.

Parce que le problème, ce n’est pas de se prendre en photo nu᛫e.
Le problème, c’est d’envoyer ces photos sur un serveur qui appartient à un service propriétaire, centralisé ou whatever et continuer à espérer que ces photos soient protégées et que personne ne pourra les voir parce que le service est digne de confiance.

Le problème, c’est de continuer à dire : « Oui, je sais que Facebook ne respecte pas ma vie privée mais je préfère continuer à l’utiliser. Je préfère continuer à mettre en ligne mes photos de soirées et taguer tous mes amis sur ces photos quitte à ce que Facebook ramasse des informations sur mes amis et pas uniquement moi. »

Mais je crois que finalement, le plus gros problème, c’est que je sois très bien consciente de tout ça, et que je représente une minorité.

Je tiens avant tout à préciser que je ne suis en aucun cas en train de donner une leçon. Nous sommes tous pris au piège du GAFA. Nous sommes tous pris au piège des géants du web. Nous sommes tous pris au piège de services propriétaires.

J’ai beau utiliser Linux, Firefox, décentraliser au mieux toutes mes données, je ne chiffre pas mes mails. Mes lectures dissidentes sont stockées sur Pocket. Amazon connaît mon adresse. Facebook connaît mon visage. Google a reçu mes déclarations d’impôts. Google sait qui sont les personnes à qui j’envoie le plus de messages parce que mon téléphone est encore sous l’Android de base. Evernote sait quelles tâches j’ai à faire cette semaine. Et quelles tâches j’aurai à faire la semaine prochaine. Mon prochain ordinateur tournera sous Linux et Windows parce que je suis dépendante d’Adobe.

Je ne suis pas en train de donner une leçon. Mais je pense que nous avons tous une leçon à recevoir de ce tweet de Lena Dunham.

Alors que faut-il retenir de ce tweet de Lena Dunham ?

Que la voie est libre, mais la route encore très longue.
Malgré les unes de journaux sur les logiciels libres, l’appropriation de Linux dans un tas de services publics, l’utilisation obligatoire du HTTPS dans Gmail, la route est encore longue.

Plus que jamais, nous avons besoin de militer. Plus que jamais, nous avons besoin de sensibiliser. Plus que jamais, nous avons besoin d’éduquer.

Chère Lena Dunham, chères Meufs, chères féministes, chers habitants de l’Internet, rejoignez-moi, rejoignez-nous, et faites du Datalove un point central de vos vies numériques.

 

[Post-scriptum] Cet article est également l’occasion ultime de ressortir le très inspirant Sans médias libres, pas de liberté de pensée, que nous devrions tous lire et envoyer à quelqu’un.