Marketing is not a crime #01 : Vous savez qui fait de la communication ?

« Je suis designer graphique mais il est hors de question que je fasse de la publicité ou du marketing. »
« Je n’ai pas débloqué d’argent pour ça parce que j’étais pingre. Aujourd’hui je veux bien y accorder un peu plus de budget. »
« Je n’ai pas le temps. », variante de :  « Je n’ai pas le budget. », variante de : « Je n’ai pas les compétences ».

 

Si j’ai choisi depuis quelques temps la voie la voie du militantisme numérique et technologique, je me rends compte que je passe aussi beaucoup de temps à démystifier et faire de la sensibilisation à la communication.
Je regrette que ce soit un art dénigré, mal vu et toujours systématique associé à du raw capitalism (ouais, l’anglais c’est branleur mais j’aime trop cette expression pour la citer autrement).
Le mot communication est un mot sale. Comme le mot féminisme. C’est un mot qu’on prononce à voix basse, comme le féminisme, parce qu’il est chargé de trop de symboles, de trop d’histoire et de trop d’idées toutes faites et préconçues.

La communication est finalement une vaste légende urbaine. Il est important de la comprendre et ce, pour plusieurs raisons :
1. La communication, comme la technologie, n’est ni bonne ni mauvaise. C’est l’usage qu’on en fait qui est déterminant.
2. Il est important de comprendre la communication pour apprendre à s’en servir correctement et s’autonomiser (empowerment étant un mot bien plus compréhensible qu’autonomisation)
3. Il est important de comprendre la communication pour se détourner de la mauvaise communication (celles qui fait partie du raw capitalism, justement)

 

Je voyais cet article comme un one shot. Pourtant, alors que j’écris cette introduction, tout mon article est déjà écrit. Et il est très, très long. Et il y a beaucoup, beaucoup de choses à dire sur le sujet. Donc ce ne sera pas un one shot mais une série de plusieurs articles. Et comme l’expérience New Berlin me fait prendre compte que se donner une deadline est très très efficace, je publierai le prochain article un 22. Mais peut-être que ce sera le 22 avril et non le 22 mars. On verra bien !
( ´ •ω• ` )

D’ici là, c’est parti pour le gros putain de pavé dans ta face !

 

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Vous savez qui fait de la communication ?
Les demandeurs  d’emploi. Les demandeurs d’emploi font de la communication lorsqu’ils indiquent sur leurs CV qu’ils ont le permis, et qu’ils possèdent telle ou telle compétence. Ils font de la communication lorsqu’ils se renseignent sur l’entreprise en envoyant leur candidature. Ils font de la communication lorsqu’ils arrivent à l’entretien d’embauche frais, souriants et habillés correctement.
Est-ce pour autant dégradant d’avoir un CV propre, à jour et complet ? Est-ce dégradant d’arriver à un entretien d’embauche sous son meilleur jour et préparé ?
Les demandeurs d’emploi font de la communication en parlant d’eux, de leurs compétences et en renvoyant une image positive d’eux.

 

Vous savez qui fait de la communication ?
Mon tatoueur. Mon tatoueur fait de la communication lorsqu’il me prend en rendez-vous au dernier moment pour parler d’un projet de tatouage alors qu’il est sur le point de fermer. Il fait de la communication lorsqu’il regarde les planches que je lui ai amené et qu’il me donne son point de vue ou qu’il me demande de retravailler mon projet.
Il fait de la communication parce qu’il envoie le message suivant : Je suis disponible pour mes clients et toujours prêt à écouter leurs envies et leurs attentes. Il fait de la communication parce qu’il envoie le message suivant : Voilà pourquoi tu viens te faire piquer ici et pas chez un autre ; et voilà pourquoi tu as fait le bon choix.
Mon tatoueur a conscience de l’importance de la relation avec la clientèle. D’ailleurs, il parle souvent de ça. Il sait que c’est important de prendre du temps et d’écouter. Il sait que c’est ce qui fait, entre autres choses, la différence entre un professionnel et un amateur.
D’ailleurs, si j’ai choisi ce tatoueur en particulier, ce n’est pas parce qu’il habite à quelques minutes de chez moi. C’est parce qu’avant de pousser les portes de son studio pour la première fois, j’avais entendu toutes sortes de choses sur lui. Je connaissais sa réputation. Je savais qu’il était considéré comme le meilleur studio du coin.

 

Vous savez qui fait de la communication ?
Mes libraires. Mes libraires font de la communication lorsque, chaque mois, ils m’envoient une newsletter pour m’informer des rencontres qui auront lieu ce mois-ci à la librairie, et des livres qui ont rejoint leurs étagères. Mes libraires font de la communication lorsqu’ils se souviennent de mon prénom, qu’ils me conseillent des livres et qu’ils m’accueillent toujours avec un grand sourire. Mes libraires font de la communication lorsqu’ils choisissent d’avoir du mobilier en bois. Mes libraires font de la communication lorsqu’ils font aussi salon de thé.
D’ailleurs, si j’ai choisi ces libraires en particulier, ce n’est pas parce qu’ils habitent à quelques minutes de chez moi et à quelques mètres de mon tatoueur. C’est parce qu’avant de rentrer dans leur librairie pour la première fois, j’avais repéré leur devanture rouge, leur vitrine arrangée avec soin et leur établissement rempli de livres partout. J’ai choisi ces libraires en particulier parce que j’aime leur scénographie, parce que j’aime leur accueil et parce que j’aime leur sélection éditoriale. Et tout ça fait partie d’un tout cohérent et homogène.
Depuis que j’ai rencontré mes librairies, je ne commande que très rarement des livres en ligne. Je ne me rends sur Amazon que pour mettre à jour la base de données de SensCritique. Je ne commande sur Price Minister que lorsque je suis très pressée, variante de : lorsque je n’ai pas le temps.

 

Vous savez qui fait de la communication ?
Les ninjas de l’ordinateur qui tiennent des blogs techniques. Les ninjas de l’ordinateur font de la communication parce qu’ils-elles parlent de ce qu’ils-elles font et ce qu’ils-elles savent. Ils-elles font de la communication lorsqu’ils-elles choisissent de traiter tel ou tel sujet. Lorsqu’ils-elles choisissent de sensibiliser sur les dangers de tel ou tel outil. De telle ou telle loi qui vient d’être votée.
Bien entendu, je parle des ninjas de l’ordinateur, mais l’exemple vaut pour n’importe quel autre sujet de blog. L’important étant de se rappeler qu’ils-elles font de la communication en parlant de qui ils-elles sont, font et savent.

 

Vous savez qui fait de la communication ?
Les éditions ZONES.  Les éditions ZONES font de la communication lorsqu’ils décident de se présenter comme « un espace de résistance éditoriale ». Ils font de la communication lorsqu’ils ont une page À Propos sur leur site et que, sur cette page À Propos, on peut y lire : Zones voudrait être un espace de résistance éditoriale. Centré sur la contre-culture, l’activisme et les nouvelles formes de contestation, en lien avec les mouvements sociaux et en prise avec les nouvelles théories critiques, il accueille tous les genres et tous les formats. ZONES fait aussi de la communication en choisissant de n’avoir que des couvertures bicolores.
ZONES est mon dernier coup de cœur éditorial parce que, si c’est justement par ces couvertures bicolores que je les ai découvert, je les ai aimé parce que j’ai envie de lire tous les livres qu’ils publient. Parce qu’ils correspondent à mes attentes en terme de réflexions liés à  des sujets de société. Parce que, même si leurs sujets de publication sont vastes, je suis très sensible à leur cohérence éditoriale. Je suis très sensible à leur résistance éditoriale.

 

Vous savez qui fait de la communication ?
Les fanzines qui se distribuent dans des manifestations ou autres lieux de contestation. J’ai récupéré un tas de fanzines féministes qui provenaient de Notre-Dame-des-Landes et me suis empressée de les poser sur mon bureau pour pouvoir les lire plus tard, au moment opportun. Tous les jours, je pose les yeux dessus et je chéris ces petites publications faites main.
Comme les ninjas de l’ordinateur et les éditions ZONES, les fanzines alternatifs et militants font de la communication lorsqu’ils choisissent d’être imprimé en noir et blanc sur du papier recyclé ou lorsque leur mise en page transpire le fait maison. C’est aussi pour ça que je suis ravie d’avoir ces petits livres posés sur mon bureau. Pour leur côté DIY et fait main. Parce que lorsque je les regarde, je pense à toutes les personnes qui ont travaillé dessus, je pense à toutes les personnes qui ont pris du temps pour confectionner tout ça.
Lorsque vous tenez un de ces fanzines dans les mains, ce n’est pas juste les mots ou les idées que vous tenez dans les mains. C’est l’histoire qu’il y a derrière. L’univers qu’il y a derrière. Et tout ça fait partie d’un tout cohérent et homogène.

 

Vous savez qui fait de la communication ?
Vous. Vous faites de la communication lorsque vous choisissez votre image de profil sur tel ou tel réseau. Vous faites de la communication lorsque vous répondez rapidement aux mails ou, au contraire, lorsque vous tardez à y répondre. Vous faites de la communication lorsque vous choisissez de publier tel ou tel statut, tweet, photo et que vous prenez quelques instants pour écrire le commentaire qui va avec. Vous faites de la communication lorsque vous décidez de sourire ou non à votre boulanger-e.  Vous faites de la communication lorsque vous choisissez d’être ponctuel-le, ou au contraire d’arriver en retard.
Il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises façons de faire. Simplement, il y a votre façon de faire. Et vous faites de la communication lorsque vous adoptez tel ou tel comportement. Vous faites de la communication parce que vous envoyez le message suivant : Voilà qui je suis, voilà ce que je fais, et voilà comment je suis.

 

La communication se pratique partout et tout le temps. Malheureusement, on continue à l’associer comme quelque chose de réservé à une élite, ou une bande de marketeurs qui portent le nom d’Octave Parango.
Mais la communication est un art à part entière, à géométrie variable (ouais, aujourd’hui, je me la pète beaucoup) et d’une richesse immense.
Et, alors qu’il existe une infinité de manières de communiquer, il n’y a pourtant qu’une façon majoritaire de la considérer : comme quelque chose de sale, dégradant et avilissant.