Ma vie sans toi

Ce matin j’ai déverrouillé la porte de l’appartement où tu n’es plus. C’est comme ça tous les jours maintenant. Avant, quand je déverrouillais la porte, il y avait toujours cet instant très bref, presque imperceptible, d’impatience à savoir où tu te trouvais et ce que tu faisais. Maintenant, quand je déverrouille la porte, je continue à penser à toi. Dès l’instant où la clé rentre dans la serrure, je pense à toi. Mais c’est désormais à ton absence que je pense.

Ma vie sans toi a commencé à s’installer. Et la grande majorité du temps, je ne pense plus vraiment à toi. Parfois tu traverses mon esprit, et je n’arrive plus à me souvenir très bien de toi. Comme si tu n’avais jamais existé et que tu n’étais plus qu’un concept. Un rêve lointain. Doux et diffus.

Seulement voilà. Ce matin, j’ai déverrouillé la porte et, le temps d’allumer la machine à café, j’étais en train de pleurer sans faire de bruit. C’est à cause du chat rue de Glasgow. Parce que ce matin, comme à chaque fois que je passe dans la rue, il se tenait exactement à l’endroit où tu tenais. Et ce chat, il a tes yeux. Il a ton regard.
Il ne m’a pas regardé quand je suis passée devant la fenêtre. Et je n’arrive pas à me souvenir si toi tu me regardais quand je passais devant la fenêtre.

Je me suis toujours demandé ce que tu pouvais bien penser et ressentir quand tu étais devant ta télévision.

Ma vie sans toi est parfois plus confortable. Je peux organiser les choses comme je veux à la maison, sans avoir à me soucier de comment m’installer pour que tu puisses avoir accès à ta télévision. Je peux laisser des aquarelles sécher à l’air libre parce que tu ne t’installeras plus dessus. Je peux dormir avec la porte fermée. Laisser les fenêtres ouvertes toute la journée. Ne plus me soucier de partir longtemps. Ne plus me précipiter à la maison parce que tu me manques.

Seulement voilà. Cette semaine j’ai décliné un cadeau d’anniversaire. Mon premier anniversaire sans toi.
Je n’ai pas commandé ton portrait. Je ne me suis pas replongée dans tes photos pour envoyer de la matière.
Parce que je ne suis pas prête. Je ne suis toujours pas prête. Et je ne veux pas voir ta tête dans mon salon. Parce que ce serait trop douloureux.

Et tu sais, des fois, je tombe sur des photos de toi sans le vouloir ni le chercher. Et c’est douloureux. Parce que tu n’es plus là. Et c’est dans ces moments-là que je ne sais plus trop si j’en ai bien conscience.

Cette semaine j’ai pensé à la résilience. À ma résilience à moi. À quel point ce deuil avait été rapide. Puis je me suis demandée si j’étais vraiment arrivée au bout du deuil, ça me paraissait tout de même trop rapide. Est-ce que c’est ça, le processus de clarification qui commence et dont me parlait mon horoscope libertaire ?

Et tu sais, même si ça va mieux, je continue à être en conflit avec le reste du monde. Et je ne sais pas si c’est lié. Peut-être que ça ira bien avec les autres quand ça ira bien avec ton absence.

C’est la première fois que je pleure depuis des semaines. Je continue à m’accrocher encore un petit peu à toi. Et je pense souvent à ton odeur. Je pense souvent à ce gros ventre dans lequel j’aimais tant coller mon nez.

Ce sera mon premier automne et mon premier hiver sans toi. Je ne sais pas si je vais être triste quand je vais rallumer le chauffage. L’automne et l’hiver dernier, j’aimais observer la manière dont tu t’installais sous le radiateur. J’avais souvent peur que tu finisses par te brûler.

Mais peut-être que cet hiver, à Noël, je commanderai ton portrait.
Et ce ne sera plus douloureux. Ce sera doux.
Et ma vie sans toi aura vraiment commencé, pour de bon.