Le harcèlement de rue, ordinaire, banal.

« Je vais faire appel au peu de charisme que j’ai et essayer de remplir mon Pokédex féminin le plus vite possible ».

Okay, les enfants. Ça faisait longtemps que j’avais envie de traiter de sujets féministes ici, et voilà que je tombe sur une occasion parfaite pour en parler.
Pour celles et ceux qui n’auraient pas le courage ou l’envie de regarder la vidéo, un petit résumé : Les Questions Cons est une chaîne Youtube qui répond à des questions d’internautes.

*Petite pause publicitaire*
Si vous voulez traînez sur Youtube, ne regardez pas ce genre de contenus, allez plutôt faire un tour du côté de la vidéothèque d’Alexandrie, et notamment du côté d’horizon-gull, la chaîne qui traite de Hacking Social.
*Fin de la pause publicitaire*

Les questions vont de « Combien de temps pour trouver un trèfle à 4 feuilles ? » à « Peut-on manger McDo chez Quick et inversement ? »
Pour l’épisode 12, LQC répond à la Question Con de Nobody X: « Combien de filles acceptent de donner leur numéro ? »

Et pendant cinq minutes, on assiste donc à ce type qui essaye d’obtenir des numéros de filles piochées au hasard dans la rue, de deux manières :
1. En demandant « Salut, je te trouve plutôt jolie, tu accepterais de me donner ton numéro ? »
2. En demandant à une fille de lui prêter son téléphone pour qu’il appelle un de ses potos, alors qu’il appelle son propre numéro, donc récupère de manière totalement malhonnête le numéro de la fille.

 

Quel est donc le problème avec ce type, plutôt sympa et courtois comme j’ai pu le lire dans les commentaires, et qui fait finalement de la drague pas trop lourde comme pourrait l’être wesh t’es bonne, donne-moi ton 06 ?

En fait, cette vidéo ne soulève pas un mais plusieurs problèmes.

1. Le premier problème, c’est que ce genre de contenu est totalement ordinaire et banal. Il passe complètement inaperçu, parce qu’interpeller une fille dans la rue pour lui dire qu’elle est jolie est totalement accepté. Après tout, il n’y a pas de raison, c’est flatteur, non ?

2. Le second problème, c’est l’emploi du mot drague alors qu’en fait, là, on assiste juste à… du harcèlement. Comment ça du harcèlement ? Mais eh dis donc, Mooshka, tu ne vas pas un peu loin là ? Le harcèlement, ça va quand même plus loin que ça, c’est quand même plus grave que ça !

3. Le troisième problème, et il rejoint le second, c’est l’emploi de visuels en image de vidéo comme les cœurs. Ah, l’amour… C’est vrai que c’est totalement romantique d’arrêter une fille en plein milieu de la rue pour lui demander son numéro ! Employer ce genre de visuels contribue à nourrir l’imaginaire collectif et les lieux communs sur ce genre de choses.

4. Les réactions des filles. Je croisais secrètement les doigts pour qu’il croise une féministe qui le remette à sa place mais, au lieu de ça, il n’y a eu que des filles gênées, et qui ont du justifier leur refus de donner leur numéro parce qu’elles avaient un copain. La réponse ne devrait pas être « J’ai un copain, désolée » mais « Ce que tu fais est déplacé et je ne te permets pas de m’interpeller de cette manière ».

5. Les commentaires sur Youtube qui s’offusquent en masse… qu’il y ait un placement de produit dans la vidéo.

6. Le fait que je ne poste pas de commentaire parce que je sais très bien ce qu’il va y avoir comme réactions en face. Le fait que poster un commentaire me demande un effort et un courage particuliers. Le fait que poster un commentaire enclenchera une pluie de commentaires immatures et sexistes, m’informant que je dois retourner dans ma cuisine faire à manger pour mon cheum, ou alors que je suis une lesbienne refoulée ou, pire encore, que je suis une lesbienne qui a des poils sous les bras !

 

Il se trouve que lorsque j’ai regardé cette vidéo, je venais effectivement de faire à manger à mon cheum. C’était un gratin de pâtes (je le précise pour mes stalkers). On devait juste faire un tour sur Youtube le temps de s’empiffrer de pâtes pleines de beurre et de béchamel pour ensuite s’affaler tranquillement au fond du canapé comme des gros sacs et zoner sur Steam.
Au lieu de ça, on est tombés sur cette vidéo, j’ai crié pendant toute la vidéo : C’EST DU HARCÈLEMENT ! C’EST PAS DE LA DRAGUE, C’EST DU HARCÈLEMENT ! Et je suis venue écrire ici.

Alors, c’est du harcèlement ?
Je n’ai pas encore des skills féministes de ouf malade pour pouvoir sortir un argumentaire comme il faut. Néanmoins, un an de divagations dans des lectures féministes et anarchistes (remember, l’anarchisme refuse toute forme de violence, de pouvoir et de domination, et le patriarchat en fait partie) m’aura quand même inculqué un certain nombre de valeurs.
Le type dans la vidéo n’est pas en train d’arrêter des filles dans la rue pour leur demander l’heure ou le chemin. Il est en train de les arrêter dans la rue pour leur rappeler que c’est totalement normal et la société admet ce genre de choses, qu’il est correct et toléré pour un homme envers une femme de faire ça ; il est en train de les arrêter pour leur rappeler qu’en temps que femme, elles sont des caractéristiques physiques avant tout ; et il les arrête tout court, envahissant leur espace intime et leur espace de tranquillité.

Il n’y a pas de différence entre wesh t’es bonne et excusez-moi je vous trouve jolie. Le propos est le même, le message est le même, c’est juste la manière de le dire et les mots choisis qui sont différents.

Et c’est très dangereux de considérer ça comme de la drague. Un flirt, ça se fait entre deux personnes qui ont une attirance mutuelle. Arrêter une fille dans la rue, ce n’est pas de la drague. C’est envahir son espace alors qu’elle n’a rien demandé. Le fait qu’il soit gentil et courtois, ça ne change rien. C’est juste plus insidieux parce que ça ne sera pas perçu de la même manière.

Et les filles qui répondent gentiment alors ? Il y en a même une qui a dit merci !
Ça, c’est le deuxième problème important : le manque de réponse adéquate par manque d’éducation. Si vous êtes un-e féministe aguerri-e, il y a de grandes chances pour que vous ayez la bonne manière de répondre à ce genre de sollicitations. Moi, je ne suis qu’une féministe débutante. Je n’ai abordé le féminisme qu’à travers les stéréotypes sur le genre. Je n’ai jamais été à des cours d’autodéfense. Par contre, sur ma table de chevet, il y a un livre qui s’appelle Non, c’est non — Petit manuel d’autodéfense à toutes les femmes qui en ont marre de se faire emmerder sans rien dire.
Mais je n’ai pas encore lu ce livre. Donc je fais encore partie de toutes les femmes qui en ont marre de se faire emmerder, et de la majorité de celles qui ne disent rien, parce qu’elles ne savent pas ce qu’il faut dire. Parce que lorsqu’on est une fille, on nous apprend à être une princesse ; lorsqu’on est une femme, on nous apprend à être belle, et on nous fait croire que les féministes sont une bande de vieilles meufs désagréables et agressives, de préférence lesbienne, parce qu’elles détestent les hommes.
Je ne serais jamais arrivée jusqu’à ce livre si je ne m’étais pas intéressé au féminisme. Je ne serais jamais arrivée jusqu’à ce livre si j’avais continué à être misogyne comme je l’étais auparavant (eh ouais, la misogynie, ce n’est pas réservé aux hommes).
Et je n’aurais jamais écrit cet article si le féminisme n’était pas entré dans ma vie. J’aurais probablement regardé cette vidéo en souriant, mais j’aurais été quand même mal à l’aise.
Là, je ne suis pas mal à l’aise. Je suis en colère. Je suis en colère parce que c’est un exemple typique de sexisme ordinaire et banal. Je suis en colère parce que personne ne m’a appris à me défendre dans la rue, tout comme personne ne m’a jamais appris que les femmes pouvaient être fortes, tout comme personne ne m’a jamais prévenu que je valais bien plus que mon physique et que toute ma personnalité se composait d’autre chose que mon visage ou ma manière de m’habiller.

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Petit exercice pratique : Prenez quelques instants, lorsque vous marcherez dans la rue, pour regarder les publicités autour de vous. Prêtez attention à ce que font les hommes et les femmes dans les publicités, et comment ils sont représentés. Lorsque vous irez faire vos courses, allez au rayon presse pour regarder de quoi parle la presse généraliste, puis la presse pour les hommes, puis la presse pour les femmes. Si vous tombez sur une interview d’une femme, faites attention à la manière dont on la présente. Quand vous regarderez la télévision, faites attentions aux publicités. Puis faites attention aux fictions que vous regardez. Répétez l’exercice partout à vous allez, partout où vous tomberez sur des représentations genrées.

La première étape du féminisme, c’est la prise de conscience.
Et je veux voir des féministes partout autour de moi. Je ne veux plus entendre des gens dire : « Je ne suis pas féministe mais je suis pour l’égalité entre les hommes et les femmes »…
Lorsque vous commencez une phrase par « Je ne suis pas ça mais… », il y a de grandes chances pour que vous soyez ça (cet exemple marche particulièrement bien avec l’homophobie refoulé).

 

Un dernier lien avant de partir : Pourquoi le mot humanisme ne peut remplacer le mot féminisme – C’est une bonne introduction.