Huit ans avec mon chat

Mon petit amour — C’est comme ça que je t’appelais depuis quelques temps. J’avais lu ça dans un livre d’Elif Shafak. Bonbon Palace. Personne ne savait que je t’appelais comme ça. Des petits noms, tu en as eu. Chat orange, grosse carotte, the mad furious cat. Chapoudinde. Parce que tu étais un chat, que lorsque tu étais assise, tu ressemblais à un poulet du dimanche qu’on enfourne, que je disais en plaisantant que tu étais un peu bête, un peu dinde. Ou tu étais dingue. Alors tu étais Chapoudingue.
Chat roux, chat chou, chat mou, chat doux, chat fou, chat lou – boudin loulou. Je faisais ces petites énumérations dans ma tête lorsque je te voyais.

Je crois que je t’ai eu la première année où je suis arrivée à Brest. Ou la deuxième. Huit ans avec mon chat, ça sonne mieux que neuf ans avec mon chat.
À l’heure où je t’écris ces lignes à toi et aux habitant·e·s d’Internet, il est 10:17 le 27 juillet. Et ça fait exactement 24h que je t’ai vu pour la dernière fois. J’ai pris une petite photo de toi terrée au fond de ta cage, pour la postérité, pour me souvenir pour plus tard de ce passage chez le vétérinaire. J’avais calculé que ce serait mieux de te récupérer le samedi soir, pour que tu passes encore un petit peu de temps en observation.
Je t’ai racheté un paquet de litière la veille. Parce que rien n’indiquait que tu n’allais jamais revenir.

Je me suis souvenue de cette discussion Place des Lices, un matin, quelques mois plus tôt. C’est là que j’ai parlé à quelqu’un pour la première fois de la peur que j’avais de te perdre. Comment je ferais sans toi ? Je n’étais pas prête. Je ne suis pas prête.
Je suis coincée quelque part dans trois étapes du deuil. Le choc, le déni, la tristesse. Normalement la troisième étape est celle de la colère. Je ne ressens pas de colère. Peut-être un peu de culpabilisation.

Les premières années avec toi ont été compliquées. Je ne t’aimais pas beaucoup, même si je refusais de l’admettre. Et puis il y avait un autre chat, et je préférais cet autre chat. Une nuit, tu t’es enfuie parce qu’un copain avait mal fermé la porte. J’étais malade d’inquiétude. Je voulais que tu reviennes. Ce que tu as fait, trois jours plus tard. Je t’ai entendu miauler en plein milieu de la nuit. Alors j’ai ouvert la porte, je t’ai serré contre moi et je n’ai plus jamais regardé en arrière. J’ai commencé à t’aimer de plus en plus, et tu es devenue ma préférée. D’ailleurs, c’est toi que j’ai gardé avec moi. Pas l’autre chat.
Tu as connu tous mes appartements, presque tous mes amoureux. Tu as connu la plupart de mes amis. Et j’attendais toujours avec impatience le moment où tu allais rencontrer quelqu’un pour la première fois. Parce que tu avais cette manière bien à toi de faire fondre le cœur de tout le monde, même celleux qui n’aiment pourtant pas les chats.

On avait plein de vocabulaire ensemble, j’avais créé tout un petit monde pour toi et moi.
La télévision. C’est quand j’ouvrais la fenêtre de la chambre. Avant ça tu as connu des cours, des jardins. Tu n’avais pas le droit d’y aller parce que tu ne pouvais pas remonter et qu’il était très compliqué de te repêcher.
La bouboulinette. C’est quand tu te roulais par terre en poussant des petits cris. Tu détestais qu’on te touche dans ces moments là. Tu détestais qu’on te porte.

Tu me ressemblais tellement sur certains aspects, et c’était toujours une blague que je faisais. Tu étais mon chat névrosé, tu étais une transposition féline de ma propre personne. J’ai projeté un tas de choses sur toi parce que tu étais bizarre, tu étais fragile, tu étais une écorchée vive.

Hier après-midi, je me suis fait la réflexion qu’en me couchant le soir, ce serait le premier jour du reste de ma vie sans toi. Et je ne suis pas prête. Avant-hier soir, ça ne comptait pas. Parce que je me suis couchée en baignant dans ce sentiment de tranquillité et d’impatience qu’au petit matin, j’allais te revoir.

Il est 10:35. Voilà. Il y a exactement 24h, on t’a endormi. J’attendais avec une pointe d’anxiété l’appel. Jamais je n’aurais imaginé que ça se terminerait comme ça.
À 16h, lorsque j’ai plongé mon nez dans ton gros ventre, tu sentais le formol. J’ai enlevé les petites crottes que tu avais sous les yeux. Tu détestais que je fasse ça. Tout à l’heure, quand il sera 16h, j’aurai passé la dernière étape des 24h. Et peut-être que ce n’est qu’à ce moment-là que commencera réellement le premier jour du reste de ma vie sans toi. Mais je ne veux pas d’une vie sans toi. Je ne suis pas prête.

C’était toi le centre de mon monde. Pas quelqu’un d’autre. Ça a toujours été toi, même si je ne m’en suis pas toujours rendue compte.

Et le matin en me réveillant, c’était toujours la même chose. Je voulais savoir où tu étais. Le soir en rentrant, c’était pareil. Dans ces moments là je t’appelais bébé, peut-être avec une pointe d’ironie car je déteste ce mot. Salut bébé. Bisous bébé.

Je n’ai même pas passé ma dernière nuit avec toi. Je t’ai appelé mais tu ne voulais pas venir. Ce soir là j’ai crié parce que tu grattais à la porte du salon et je ne voulais pas que tu rentres. Il y a un peu de colère à cet endroit-là. Je détestais te crier dessus et me mettre en colère contre toi. J’ai pensé très fort à Nora Durst qui a crié contre Erin et Jeremy. Je ne voulais pas que ce soit mon dernier souvenir avec toi. Mais ça ne l’était pas. Parce que je t’ai revu le matin. Même si tu n’avais pas l’air d’être très heureuse de me voir. « Elle est toute bizarre » j’ai dit.

La dernière nuit où tu es venue te nicher au dessus de ma tête ou contre moi remonte déjà à quelques jours. Il y a aussi un peu de colère à cet endroit-là. Parce que j’ai passé ces derniers jours à être tellement absorbée par quelqu’un d’autre que je t’ai mise de côté.

La dernière fois que j’ai fait une sieste avec toi, je t’ai filmé. Et je me suis dit que c’était bien, parce que je n’avais pas assez capturé ces petits moments avec toi. Des photos de toi, j’en ai un paquet. Mais je n’ai aucune vidéo de toi. Sauf peut-être celle-là.

Je me souviens du petit rituel du soir. Dès que je reposais mon livre, tu me regardais, installée sur le bureau. Avachie comme tu savais si bien le faire. Et tu te précipitais pour me rejoindre. Des fois je devais te pousser pour pouvoir m’installer. Toujours en riant. Je riais toujours beaucoup avec toi. Et quand je pleurais, tu venais me voir.

Tu étais ma boussole, mon repère. Je n’aurais jamais pu emménager toute seule sans toi. Tu étais la seule raison pour laquelle je rentrais le soir. Et maintenant je dois me réapproprier cet appartement bien vide. Cet appartement qui est à nouveau un endroit où je stocke mes affaires.

Je n’ai pas envie de te dire merci. Parce que ça me semble être une formulation maladroite prête à emporter. Une phrase toute faite qu’on est censé dire dans ces cas-là. Je n’ai pas envie de te dire merci parce que je suis encore un petit peu dans le déni. Je n’arrive pas à employer les bons mots. Je dis que tu es partie, que je t’ai perdu. Souvent les gens ne comprennent pas. Mais je suis incapable d’employer d’autres mots plus radicaux.

Et tous ces petits mots qu’on a eu à mon attention, je les garde précieusement contre moi.
« Il nous reste à nous consoler en pensant que Chat Orange est devenu Chat Cosmique ».
Au revoir là-haut, bisous bébé. Si tu es au paradis des chats et qu’un tel endroit existe, je compte sur toi pour être aussi cinglée que tu l’étais en bas. Représente le quartier et montre-leur c’est qui les weirdos. ♥