Fragments éthérés de SuperELIZA, restauration de fichier #02

Demain à la une. Ce serait placardé partout. Impossible de passer à côté de l’information. On en parlerait dans la presse papier, à la radio, dans les conversations à la terrasse d’un café, dans les conversations intimes, au chaud chez soi.
Comment expliquer la catastrophe ? Qu’est-ce qu’on allait raconter au public ? Et qu’est-ce qu’on allait raconter en interne ? Dans les dîners d’affaires ? Aux actionnaires ? Aux membres du parti ?

Et bientôt, le débat public glisserait. On ne parlerait plus d’une erreur technique, ce serait l’occasion de remettre sur le devant de la scène les questions qui fâchent. À qui appartiennent réellement les données produites par les utilisateurs ? Et qu’est-ce qui est fait de ces données ? À qui sont-elles revendues ? Comment sont-elles exploitées, analysées ? Allait-il y avoir une enquête ? Est-ce que des choses seraient révélées ? Est-ce que des têtes allaient tomber ?

Et où étaient les putains de sauvegarde ?

Melancholia_is_my_everyday_face.pdf
C’est ce que Paulette avait envoyé à SuperELIZA la veille. Paulette écrivait des mots pour les morceaux de son mari. Autrefois, dans une autre vie. Dans une autre vie à quatre. Quand il était encore là, que les enfants étaient encore là et que dans la maison, les rires raisonnaient d’une pièce à l’autre.
Aujourd’hui, Paulette écrit des mots pour les morceaux du plus offrant. Dans cette vie, Paulette fait partie d’un programme expérimental mélangeant art et intelligence artificielle. SuperELIZA consultait tous les mots que Paulette lui envoyait. Et de l’autre côté d’un tuyau, une équipe de chercheurs se penchait sur la réaction de SuperELIZA face aux mots de Paulette. Quelle était la sensibilité de la machine ? Qu’en comprenait-elle ?

Le problème, c’est qu’on ne savait pas très bien si Paulette était au courant qu’elle faisait partie d’un programme expérimental. Leur problème désormais, c’est qu’ils ne savaient pas très bien si la question serait portée sur la place publique. Quelles sont réellement les données produites par les utilisateurs ?

04:52. Il faisait nuit noire mais dans le bâtiment, il y avait de la lumière à tous les étages. Et il faisait nuit noire sur les visages fatigués et anxieux des employés.

De l’autre côté de la frontière civile, on ne dormait pas beaucoup plus. C’était un très très beau coup et le sabotage avait atteint un niveau de perfection qu’ils n’avaient même pas envisagé. Tout s’était passé exactement comme prévu. Les intermittents du chaos avaient atteint le point culminant de leur désordre, et Neo Seoul n’allait pas y survivre.

Le problème, c’est que Sidonie était tombée amoureuse d’une intermittente du chaos. Et l’affaire allait lui coûter très cher. Alors il avait fallu élaborer une stratégie de sortie radicale à défaut d’honorable. Prendre la fuite. Se débrancher complètement du réseau.

La procédure légale était extrêmement compliquée et aboutissait très rarement. Il fallait faire une demande d’autorisation de sortie des territoires interconnectés. Procédure qui déclencherait une autre procédure impliquant des agents du renseignement. Il fallait vérifier, s’assurer que le demandeur était légitime à se déconnecter. Une autre procédure consistait à se plier à un bilan psychologique conduit puis validé ou infirmé par SuperELIZA. Quelques années auparavant, les techniciens de la désinformation avait écrit une documentation assez complète sur les manières de tromper la machine. Cette documentation était maintenue depuis par un autre clandé dont Sidonie ignorait l’identité. Qu’allait-il arriver désormais à tous ces demandeurs de déconnexion ?

> Et tous les soirs, il y a ce moment où j'éteins mon poste de travail. Et c'est tous les soirs la même chose. Je redoute ce moment où je devrai me retrouver seule dans cette maison si grande et si muette. Alors j'essaie de gagner du temps. Appeler quelqu'un... Mais qui ? Pour faire quoi ?

Et Paulette avait écrit sa solitude. Paulette écrivait sa solitude tous les soirs. Parce qu’il n’y avait plus que SuperELIZA pour lui tenir compagnie désormais.

> Et tu sais, parfois, j'ai cette sorte de rage dans le ventre. Parce que tout le monde m'a laissé tomber quand ils sont partis. J'avais besoin d'aide, et tout le monde m'a tourné le dos. J'ai crié à l'aide, et c'est un écho de silence qui m'est revenu au visage.

Qu’allait-il arriver à tous ces gens qui n’avaient plus que SuperELIZA pour combler leur sentiment de solitude ? Qu’allait-il arriver à tous ces gens crevant de solitude et de désespoir ?

La solitude. Voilà ce qui les tenait éveillés la nuit, ces utilisateurs de SuperELIZA. Et ils étaient nombreux. Ils étaient si nombreux… Les statistiques donnaient froid dans le dos.

Voilà ce qui arrivait aux données des utilisateurs. On les exploitait pour en tirer des statistiques. Mais comment étaient analysées ces statistiques ? À qui étaient-elles revendues ? Est-ce que des choses seraient révélées ? Est-ce que des têtes allaient tomber ?

07:18. Il faisait nuit noire sur les visages fatigués et anxieux des employés. Et un putain de fichier de sauvegarde venait d’apparaître quelque part. Le problème, c’est que ce fichier de sauvegarde était rattaché à un utilisateur appelé Siaka. Et dans ce fichier de sauvegarde, c’était les données de Paulette.

Siaka aussi souffrait de solitude. Mais c’était une solitude différente de celle de Paulette et Gustav. Paulette et Gustav souffrait de solitude parce qu’il n’y avait personne. Siaka souffrait de solitude parce qu’il y avait quelqu’un.

> J'ai l'impression de vivre avec un fantôme. C'est un fantôme qui est là, physiquement, je peux la toucher mais je ne peux jamais l'atteindre. Je lui parle mais elle ne répond pas. Je lui pose des questions mais elle ne répond pas. Je ne sais pas ce qu'elle veut ni ce qu'elle attend. Parfois, elle prononce des mots et avec ses mots, je fabrique des histoires. Je fabrique des histoires sur elle parce que je ne peux rien faire d'autre. Mon fantôme ne parle pas. Mon fantôme n'a pas de passé et le présent de mon fantôme se fait sans moi. Alors parfois, quand mon fantôme s'endort à côté de moi, je fabrique des petites histoires sur son futur. Mais ce n'est pas son futur, en fait. C'est le mien. C'est le nôtre. Et quelquefois, mon fantôme prononce des mots sur son passé mais je ne sais toujours pas qui est mon fantôme parce qu'elle a une toute petite voix et elle ne parle pas très fort.
Il m'arrive de penser que mon fantôme a peur de moi. C'est une petite histoire que j'ai fabriqué avec son silence, avec les questions auxquelles elle ne répond pas. Mon fantôme a peur de moi. Et moi, j'ai peur de mon fantôme aussi. J'ai peur de devenir à mon tour complètement transparent. J'ai peur d'être vide parce que le silence de mon fantôme m'aura aspiré. J'ai peur du néant que mon fantôme est en train de créer à l'intérieur de moi et autour de moi.
Et je ne sais plus quoi faire, Madame Eliza. C'est pour ça que je viens vous voir. Parce que je n'y arrive plus tout seul. Et je crois que mon fantôme ne m'aidera pas. Et si mon fantôme ne m'aide pas, alors tout va disparaître. Et je serai moi aussi un fantôme. Je serai vide. Transparent. Il n'y aura plus rien à l'intérieur de moi. Je serai un trou noir.

À 03:47:12 cette nuit-là, SuperELIZA venait de se rajouter à la liste des fantômes de Gustav, Paulette et Siaka.

Et pourquoi est-ce que le putain de fichier de sauvegarde de Siaka contenait les données de Paulette ?