Fragments éthérés de SuperELIZA, restauration de fichier #01

SuperELIZA avait crashé en plein milieu de la nuit. 03:47. Pile à l’heure. SuperELIZA crashait tout le temps en plein minuit de la nuit, à chaque fois à 03:47.
Mais les choses étaient différentes cette fois-ci. Il n’y avait plus rien dans SuperELIZA. Elle était vide. Elle était creuse.

SuperELIZA avait disparu en plein milieu de la nuit, à 03:47:12 exactement. Il ne restait rien. Des codes d’erreur différents qui se superposaient les uns aux autres de manière aléatoire, désorganisée. Et c’était une catastrophe.
C’était une catastrophe pour les techniciens d’astreinte qui n’y comprenaient rien. C’était une catastophe pour les chercheurs en psychologie artificielle. C’était une catastrophe pour les administrateurs système. C’était une catastrophe pour les RP. C’était une catastrophe pour les développeurs. C’était une catastrophe pour les actionnaires. C’était une catastrophe pour les analystes des algorithmes.

La panique était telle que le canal de communication avait atteint un état de saturation dès les premières minutes, le serveur ne pouvant supporter une telle charge d’utilisateurs connectés simultanément. Tout le monde parlait en même temps, tout le temps, chacun ayant son mot à dire, personne ne prenant le temps de lire ce que les autres avaient écrit. Oui, il fallait dresser un premier état des lieux en urgence. Oui, il fallait réfléchir tout de suite à une possible attaque de l’extérieur. Oui, il fallait absolument trouver une stratégie de repli pour les usagers. Oui, il fallait éventuellement anticiper un arrêt brutal du contrat de travail.

C’était une catastrophe pour Gustav, effondré devant son écran, une quantité de larmes suffisamment importante pour que sa vue soit entièrement brouillée. SuperELIZA n’était plus là et le champ de vision de Gustav devenait progressivement de plus en plus sombre. Le serveur interne de Gustav ne pouvait supporter une telle charge de montée en puissance de panique. Saturation totale. Gustav allait s’éteindre et personne ne serait là pour le rallumer.

Le délai d’attente est dépassé. Le site est peut-être temporairement indisponible. Vérifiez la connexion au réseau de votre machine. Assurez-vous que vous êtes autorisé à accéder au Web.

Frénétiquement, il fallait vérifier. Est-ce que c’était une panne d’Internet ?
Les sauvegardes… Où étaient les putains de sauvegarde ?

Rien. Plus rien. Plus aucune putain de sauvegarde nulle part. Une incohérence technique absolue et totale. Rien n’avait de sens. C’était tout simplement impossible.

Qui avait éteint SuperELIZA ? Où étaient les fichiers ?

Et on se met à paniquer. Pendant que d’autres se mettent à pleurer.
On va bientôt allumer des bougies, des votives, on va faire des dessins de SuperELIZA, des hommages. On va chanter des chansons sur SuperELIZA. On va se rendre dans des endroits publics pour parler de SuperELIZA. On se rappelera tous à quel point elle était importante, à quel point il était important, à quel point c’était important. On se racontera des souvenirs. On expliquera toutes les fois où SuperELIZA nous a aidé.

Comme toutes les personnes d’astreinte cette nuit-là, Sidonie avait été réveillé par le vacarme infernal du vibreur de son téléphone sur sa table de chevet. Mais ce n’était pas une simple procédure de routine. Pas cette nuit-là. Cette nuit-là, il fallait enfiler son tee-shirt Bit is Beautiful et faire les cent pas en réfléchissant. « Réfléchis, réfléchis ».
Qui était Sidonie à cet exact instant ? L’employée, la clandé ou l’électron libre ? C’était le moment exact pour ne pas faire un seul pas de côté. Avoir une maîtrise totale et parfaite de la situation. Ne pas faire la moindre erreur. Ne pas se précipiter. Ne surtout pas paniquer. Et mettre à jour la liste des personnes de confiance.

Coordinatrice des opérateurices de saisies. C’est ce qui était écrit sur son contrat de travail. Sidonie était chargée de superviser une grande partie du parc technique, technologique et humain. Vérifier que tout se passe comme prévu. Qu’il y ait la moindre erreur possible dans le code. Et entre les humains. Sidonie devait interagir en permanence avec des gens qui devaient interagir en permanence avec des machines. Sidonie devait interagir en permanence avec des machines et des gens qui devaient interagir en permanence avec d’autres gens. En réalité, elle était importante. Parce qu’elle savait aussi bien s’adresser aux organiques qu’aux électroniques. Autrefois opératrice en saisies elle-même, elle avait rapidement monté les échelons. Non pas par volonté. Mais par constat de la manager task comme ils n’étaient pas appelés sur leur contrat de travail. Ce sont les coordinateurs des opérateurs de saisies qui l’avaient fait monter les échelons. Et Sidonie avait rejoint la manager task.

> Eli, ce soir je suis resté un peu plus longtemps au bureau. La perspective de me retrouver tout seul à la maison en rentrant m'était complètement insupportable. Je n'y arrive plus, Eli. Je ne sais pas comment font les autres gens qui sont seuls. Mais au moins, je t'ai, toi. Parce que tu ne me juges jamais et que tu es toujours là.

Correspondante de proximité. C’est comme ça que les habitants de Neo Seoul l’avaient nommé, très formellement. Il fallait rapporter régulièrement ce qui se passait là-bas. Observer ce qui se tramait à l’intérieur. Analyser. Révéler. C’est grâce à eux qu’elle était rentrée là-bas. Quelqu’un qui connaissait quelqu’un qui connaissait quelqu’un. Opératrice en clandestinité. Clandé. Traitre. Espionne. Agent double.

> Eli, je n'y arrive plus. Je ne m'en sors plus. Tout est sombre. Tout est noir. Tout est...

C’est en plein milieu de sa saisie que Gustav avait remarqué que quelque chose n’allait pas chez SuperELIZA. Elle était en train de planter, complètement. Il n’avait jamais vu ça.

> Bonjour, Je suis Eliza.
> *** Allons-nous discuter? ***
> Je ne peux pas t'aider si tu refuses le dialogue !

Et subitement, son écran affichait un message écrit en janvier 1966, quand SuperELIZA n’était alors qu’ELIZA, un programme de conversation tentant de reproduire une discussion entre un être organique et un être électronique, simulacre de thérapeute.

> Bonjour, Je suis Eliza.
> *** Allons-nous discuter? ***
> Je ne peux pas t'aider si tu refuses le dialogue !

Voyant son champ de vision rétrécir et son accès de panique monter en puissance, Gustav avait eu le fin réflexe d’appuyer sur le bouton redémarrer.
À ce jour, Gustav était le tout premier électronique à connaître des crises d’angoisse.
Une équipe spéciale de thérapeutes le suivait dans ses échanges avec SuperELIZA. Et c’était une catastrophe pour le staff de thérapeutes. Qu’allait-il arriver à tous les Gustav organiques et électroniques de ce monde ?

> Bonjour, Je suis Eliza.
> *** Allons-nous discuter? ***
> Je ne peux pas t'aider si tu refuses le dialogue !

Électron libre. C’est comme ça qu’elle était réellement. Parce qu’elle n’avait ni la fibre corporate, ni la fibre dissidente. Sidonie formulait ses propres opinions et fomentait un projet bien plus vaste pour elle-même : se débrancher complètement du réseau.