Et moi je n’existais pas (mais c’est pas important)

Il y avait sûrement eu plusieurs signes avant coureur, mais Marie/Mooshka avait décrété que c’était de la faute du jour férié.
Parce que ce jour férié là, il avait fait beau mais Marie, autrefois Mooshka, avait passé la journée en pyjama à s’enfiler des épisodes et des épisodes d’une série.

It was her, live and stereo.

Maintenant il faudrait peut-être faire la liste de toutes les choses, pour dans un premier temps poser le diagnostic puis réfléchir à tout ça puis décider, ensuite, de ce qu’il faudrait faire.
Rien n’a été publié ici depuis le mois de janvier. Rien n’a été écrit sur papier ni dessiné depuis Gustave. Quelques choses avait été écrites puis supprimées, du moins déplacées dans le junkyard. La voix d’Andy raconte des trucs sur le fait de remplir son corps de liquid sunlight mais ça ne marche pas.

Pourtant il y a Jacques qui coule dans ses oreilles et à nouveau l’envie de… De quoi, d’ailleurs ? De « déposer des mots » comme l’expression » fut employée un tas de fois ? Poser un diagnostic. Se documenter soi-même. Ceci n’est toujours pas une pipe.

Il y a eu le torrent de pensées qui est revenu dès les yeux ouverts, alors que pendant un certain temps ce fut un silence complet au réveil. Il y a eu l’incapacité à faire quoi que ce soit dès le retour à la maison. La suite, qui est attente depuis le 22-03-2017 à 22:08 et qui se transformera probablement en un de ces mails qu’on relit quinze fois avant de se dire « Tu es sûre ? Tu es sûre que tu veux l’envoyer ? », l’estomac noué mais la possibilité que de toute façon, demain n’existera peut-être pas et qu’en fin de compte ce n’est pas si grave, le tout aura été tenté.

Mais il faut néanmoins noter l’incroyable capacité à mettre en place des stratégies de self care, se dessiner des sourires sur les compotes qu’on mange le matin. Prendre le temps la veille de préparer quelque chose pour le matin. Distiller dans l’appartement des petits clins d’œil à soi-même, un mot d’encouragement et quelques rappels inspirationnels.
Puis répéter, au début étonnée, maintenant plus vraiment parce que c’est devenu normal : « Longtemps j’ai voulu avoir quelqu’un dans ma vie pour me sauver de moi-même et s’occuper de moi. Longtemps j’ai cherché à porter la responsabilité de ma propre personne sur l’autre ».
Not anymore.

Et les six premiers mois dans l’appartement sont passés. D’abord compliqués. Puis apaisants. Et à nouveau, il faut s’interroger.

Il y a eu tous les burgers, toutes les pizzas. Il y a eu le Joylent, après s’être retrouvée à la pharmacie un soir d’hiver à dire : « Je suis incapable de me faire à manger. »
Réclamer des poudres, des trucs en boîte. Des barres. Du liquide. Mais il n’y a rien sur le marché. Il n’y a rien pour les gens qui ne sont plus dans l’état de se faire à manger. Il n’y a que des trucs pour les gens qui veulent perdre du poids ou qui ont besoin d’en prendre. Et rien entre les deux. Cet épisode bref n’a jamais été une source d’inquiétude. Tout ça était destiné à être juste une passade, et tout ça n’a été qu’une passade.

Maintenant les légumes viennent de réintégrer doucement le frigo. On réfléchit à comment mettre en place tout ça.

Il y a des petits projets qui naissent spontanément. Le traveller’s backpack. Manger un truc dans une boite en plastique assise sur un muret face au port. Marie, qui est parfois encore Mooshka, a réussi plein de trucs toute seule. Elle en a peu parlé mais elle a eu ses petites victoires. Des choses toutes simples que sûrement plein de gens arrivent à faire mais qui lui semblaient insurmontables. Aller au cinéma toute seule. Prendre le téléphérique toute seule.
Parce que voilà. Marie, qui a réussi à fusionner avec Mooshka il y a quelques temps, est seule. Et c’est bien ça qui coince.

Pourtant l’anxiété avait disparu du quotidien. Bien entendu, il y avait le blues du dimanche soir. Les envies, parfois, peut-être souvent, de ne rien faire. L’incapacité, parfois, à faire quoi que ce soit parce que la moindre action requiert beaucoup d’organisation intérieure. De contrôle. De maîtrise.
Alors oui, Marie, qu’on appelle plus souvent Moosh que Mooshka, avait lu Le Théorème du Homard. Ce qui avait peut-être eu l’effet inverse puisque le Système de Repas Normalisé s’était avéré décidément très très séduisant. Ne pas savoir si elle se situe sur le spectre d’Asperger lui pose parfois problème. Parce que tout ça fait partie d’une stratégie de contrôle. Contrôle de soi. Il y a des mots qui la définissent, des concepts, des termes, et tout ça est bien rodé. Une des finalités de l’introspection est sans aucun doute le contrôle. Savoir ce qu’il y a dedans. Asperger est un problème parce qu’il y a un doute, une absence de réponse. C’est probablement à un degré très très faible mais il faut savoir. Il faut contrôler.

« Je sais toujours exactement quelle heure il est et je sais exactement ce que je vais faire, parce que dès le moment où je suis libre, tout est déjà planifié à l’avance. »
Il faut néanmoins noter des efforts quant à l’heure d’éteindre les lumières, rentrer un soir de week-end vers 2h/3h du matin. Mais tout ceci demande un effort, parce que ce n’est pas naturel. C’est contre l’organisation totale. Mais ce n’est pas encore le chaos. Parce que l’heure de départ est maîtrisée. Le calcul du nombre d’heures qui seront utilisées pour dormir est fait. Puis l’organisation de la matinée découle de ça. Le marché à cette heure-ci, puis ça, puis ça, puis ça. Savoir à quelle heure les gens vont arriver. Avoir des plans B pour tout. Parfois des plans C quand on pressent que ça ne se passera pas comme prévu. Garder systématiquement une marge de manœuvre.
Et c’est impossible de faire autrement, même en essayant, même en essayant très fort.

Ce n’est bien entendu pas le sujet, pourtant il semble beaucoup plus intéressant de se pencher là-dessus.

Parce qu’une des raisons qui fait que ça coince, en dehors d’être seule, c’est aussi la capacité à improviser. À vouloir systématiquement avoir un contrôle absolu sur ce qui sera fait le lundi puis le mardi puis le mercredi puis le jeudi, en fin de compte rien ne se fait. Et Marie, qui est aussi Mooshka dans ces moments-là, ne cesse de s’interroger sur si c’est bien ou pas. Si ça, c’est se mettre de la pression et placer la barre trop haute, donc pas bien ou si c’est justement ça qui sera moteur et permettra de faire des trucs, donc être contente de soi, donc bien.
Mais pour l’instant il n’y a pas de réponse parce que c’est une réflexion qui est souvent amorcée mais beaucoup trop souvent abordée superficiellement parce que c’est trop compliqué. Peut-être que ça voudrait dire mettre en place quelque chose, un plan d’action, donc un suivi régulier et bien entendu une analyse. Comme chaque chose, ça ne peut pas être fait simplement parce que ça implique trop de lourdeur derrière, et une problématique constante sur la régularité.

C’est pour ça qu’un second zine est impensable, même si la chose est régulièrement évoquée en assemblée générale intérieure. Parce que ça implique beaucoup plus de choses, une sorte de brouillard intérieur, que juste le faire, s’en foutre, faire ça à la légère, ne pas se soucier de quoi que ce soit d’autre que faire.
Faire est devenu impossible dans un Système d’Actions Normalisées.
C’est aussi pour ça qu’une fiction est inenvisageable, même si la chose est régulièrement évoquée en assemblée générale intérieure. Parce que tout de suite il faut envisager toutes les choses annexes au fait de faire. Et c’est ainsi que le brouillard intérieur déboule, avec son lot de choses annexes.
Faire est devenu très compliqué dans une Machine à Brouillard Perpétuelle.

Ce n’est pourtant pas le sujet, et peut-être heureusement, on arrive au chaos total où toutes les choses annexes prennent place en arrière plan, rendant impossible une vision claire du juste faire.

En réalité, peut-être que ça semble suffisant pour une première depuis des mois, mais ça n’a rien à voir avec le fait que là, il faut relire rapidement, puis publier, puis éteindre son ordinateur avant de ranger les courses dans le frigo, nettoyer le plat à tarte parce que ça n’a pas été fait ce matin, vérifier les croquettes du chat, allumer un encens, enfiler son manteau et sortir dans la rue faire quelques mètres.

C’est décidément très compliqué de ne pas avoir une gestion du temps efficace et efficiente.
Ce n’est pas aujourd’hui que Marie, qui a été Mooshka ces derniers jours, va réussir à poser le constat qui devait être le constat initial et non un constat annexe.

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