Dix ans

Les occurrences ont commencé à se répéter et se multiplier. La phase de constat étant passée, il faut désormais procéder à l’interrogation publique.
À mesure que les mois défilent, que le flux ne présente rien de nouveau et qu’il n’y a plus qu’un seul destinataire de la petite machine à fabriquer des mots, l’exercice devient plus difficile.

Dix ans de vie documentée sur Internet incluant une faille spatio-temporelle entre 2009 et 2012. Les archives sont peut-être quelque part en ligne ; néanmoins l’objectif n’est pas de se plonger dans ses propres archives, mais bien de se demander ce qui se passe.

Dix ans plus tard, je t’ai croisé dans la rue, toi mon éternelle frenemy. Tu es passée sous mes yeux, trottoir d’en face, portant quelque chose de lourd. Je me suis souvent demandée à quoi ressemblerait notre rencontre si on devait se rencontrer à nouveau. Je me suis demandée à quoi tu ressemblerais, à quoi on ressemblerait toi et moi dix ans plus tard. Est-ce qu’on aurait les mêmes centres d’intérêt ? Est-ce qu’on pourrait être à nouveau fusionnelles ? Mais tu ne t’es pas aperçu de ma présence et je n’ai rien ressenti en te voyant. Tu es de l’histoire ancienne et j’ai fini par t’archiver.

Dix ans plus tard, je constate avec beaucoup d’interrogations une similitude de silhouette entre le love interest du moment et celui d’alors. Lecteur assidu, je prends beaucoup de pincette pour ne pas employer de mot qui fâche, mot dont tu ne veux pas pour l’instant et que je ne suis pas sûre de vouloir non plus. Simplement il me faut un mot, ne serait-ce que temporairement. J’ai emprunté ce mot qui me semble être le plus neutre dans l’immédiat. La neutralité est un facteur important. Lecteur assidu, sache que je m’octroie toute seule une médaille de la patience, et sache que je vise désormais la Légion d’Honneur. Et je suis bien déterminée à l’avoir, cette légion d’honneur de la patience. Alors ne te fais pas de soucis pour tout ça, je signe de mon plein gré le contrat que tu me proposes dans l’immédiat.
Et toi Gwendosaurus, qu’est-ce que tu deviens ? Qu’est-ce que tu fais en ce moment ? Quelles sont tes interrogations et sujets d’introspection ? Est-ce que tu passes encore par là ? Est-ce qu’on n’essaierait pas de se voir, un jour ?

Dix ans plus tard nous n’avons pas mangé de pizzas au lit en nous réveillant mais je t’ai dit que la plupart du temps, les cauchemars se produisaient là-bas. Je ne l’ai pas précisé mais en fait, ils se passent tous dans cette maison que j’habitais il y a dix ans. Je ne l’ai pas précisé parce que je ne m’en suis pas rendue compte sur le moment, mais ça fait très longtemps que je n’ai pas eu de cauchemar là-bas.

Je ne sais pas si c’est à cause de toi qu’il y a une récurrence d’occurrences mais tu as certainement provoqué quelque chose que je n’envisageais pas et que je ne m’attendais pas à avoir dans ce contexte.

Faire la paix. Pour la première fois en dix ans, j’ai voulu faire la paix avec là-bas. Pour la première fois en dix ans, j’ai lâché prise. J’ai cessé de lutter contre cet endroit. Par souhait. Par choix. Alors oui, j’ai fomenté l’idée d’y retourner avec toi. Non, nous n’avons jamais eu cette discussion. Je l’ai eu avec moi-même. Et pour la première fois en dix ans, j’ai émis le souhait d’y retourner. Peu importe que ce soit avec toi, en réalité. Ce n’est pas un paramètre sentimental. À moins que ça ne le soit, justement. This is where it gets tricky. Let’s just say, be assured, I will not give you a spare key for now.

Dix ans plus tard, mes cheveux sont à nouveau courts. Presque exactement comme ils l’étaient autrefois.
Dix ans plus tard, j’ai ressorti Jay McInerney et 2046 m’attend sur une clé USB, probablement suivi de My Blueberry Nights. Dix ans plus tard, ce sont des chansons d’Émilie Simon qui me reviennent en tête et l’envie d’écouter Frigo me surprend en pleine journée. Dix ans plus tard, je continue à écouter Oaklandazulasylum, me rappelant à quel point je voudrais écrire des paroles comme ça quand je serais grande.

Seulement voilà, c’est arrivé, ça a fini par arriver. Je suis grande. Je suis une grande personne parce que j’ai choisi de l’être. Mais ce n’est toujours pas le propos. Celui-ci a été documenté à d’autres reprises, possiblement de nombreuses fois. Ce n’est pas ça qu’il faut en conclure.

Suis-je en train de tourner en rond sur moi-même ? Suis-je en train de clore un nouveau cycle pour pouvoir en entamer un nouveau ? Ou suis-je simplement en train de me réconcilier tout court avec le passé ?
Est-ce une réponse de l’univers ou de moi-même à moi-même face à mon souhait et mon désir de sagesse ? Ou est-ce que je suis juste en train de tourner en rond sur moi-même ? Et que le chiffre dix n’est finalement qu’un hasard ?
Ou est-ce bel et bien une réponse de mon subconscient parce que je m’apprête à fêter d’ici deux mois mes dix ans de vie brestoise ?

Dix ans plus tard, beaucoup de choses ont changé. Et je ne sais toujours pas comment marquer le coup de ces dix ans de vie brestoise ni avec qui. Il aura fallu tant de visages et tant de gens pour que je finisse pas me rencontrer moi-même.

Peut-être que je suis réellement en train d’amorcer un bilan. Et maintenant que j’ai fait la paix avec moi-même, je peux enfin faire la paix avec le reste du monde, du moins ce reste du monde. Peut-être que ces occurrences sont un moyen de vérifier et de valider ce qui a été entrepris ces dix dernières années. Faire un état des lieux sortants avant de passer à la suite.
Oui, c’est exactement ça. Je suis en train de faire un état des lieux sortants.

Peut-être que ces répétitions d’occurrence sont un moyen de faire le deuil de la mélancolie passée. Remonter le temps pour archiver un tas de choses. Mettre sous clé une époque, pas juste des gens. Pouvoir enfin fermer des petits cartons et écrire dessus « Histoire ancienne ». Et faire la paix avec cette histoire ancienne. Ne plus s’y accrocher par tous les moyens. Pardonner. Avancer. Se souvenir au lieu de vouloir oublier à tout prix. Lâcher prise au lieu d’être dans une lutte perpétuelle. Troquer l’apaisement contre la colère. Se réapproprier sa propre histoire sous un angle différent.
Apprendre à dire au revoir avant de pouvoir dire bonjour.

Mais que personne ne s’inquiète dans l’immédiat, « Va mourir à Quimper (bitch) » reste tout de même mon insulte préférée.