De la gestion d’identités multiples et du cloisonnement entre vie privée et vie professionnelle

L’affaire a commencé de manière totalement anodine, mon formateur annotant la toute dernière version de mon CV à l’aide d’un crayon à papier. Les yeux balayant rapidement le document, il me dit, pensif : « Tu sais ce qui serait bien sur ton CV ? Un portfolio en ligne et un lien vers ton profil sur un réseau professionnel. » Alors j’ai répondu, l’air pensive, mes yeux balayant rapidement mon environnement immédiat : « Oui, c’est vrai. J’ai eu un vieux site il y a quelques années mais il n’est plus du tout à jour. En fait, toute mon identité numérique est basée sur mon pseudo. Et je ne crois pas que je puisse mettre un lien vers mon compte Twitter. »
Parce que sur mon compte Twitter, je publie des trucs comme ça ou ça, mais en fait, je passe surtout le plus clair de mon temps à retweeter des trucs comme ça ou encore ça. Ce qui serait très honnête, en fin de compte. Mais le problème, c’est que ce n’est pas Marie qui publie ça, mais Mooshka. Je mets cette phrase en gras, parce que c’est de cette phrase que va découler tout le reste de l’article.

Revenons-en à mon formateur et les longues discussions puis les longues heures de travail, le nez vissé à mon écran, qui ont suivi cet entretien. Au fur et à mesure que je peaufinais mon CV, empruntant des phrases compliquées issues de fiches métier pour mettre en valeur mes savoir-faire, mon usage des médias sociaux et ma connaissance de divers CMS et, joke total pour ceux qui me connaissent, la mention HTML dans mes multiples compétences techniques un poil exagérée (non, je ne fais pas vraiment des audits ergonomiques, je sais juste conduire des tests d’utilisabilité, non je ne suis pas capable de gérer comme une cheffe un Linux, je change juste de distro toutes les trois semaines et je sais faire des lignes de commande basiques…), en ajoutant des descriptions à mes divers postes stages dans la catégorie ‘Expérience professionnelle’, que rien de toute ceci ne transparaissait en ligne, puisque la totalité de mon identité numérique existe sous le nom de Mooshka Belmont. Et, pour une ouvrière de la communication, on s’approche de la faute professionnelle.

Rajoutons une nouvelle couche de complexité. Lors de mon dernier stage, il a fallu que j’utilise des outils Google. Je possède un tas de comptes Google (je prends le concept de la décentralisation un peu trop sérieusement, ayant une adresse pour utiliser Youtube, une autre pour ma tablette et mon smartphone, une autre pour du spam de l’enfer, et un cimetières de vieilles adresses qui datent de l’époque où OSEF les logiciels libres, YOLO). Mais hors de question que j’utilise une de ces adresses. Alors je suis devenue encore quelqu’un d’autre, choisissant de manière désormais ironique le prénom Violette. Lapsus énonciateur lorsque je me remémore mes longues journées de travail les yeux vissés à mon écran, travaillant face à mon collègue de stage, ses yeux en amande vissés à son écran à lui.
Premier réflexe, donc : me voilà dans un nouvel environnement de travail mais suffisamment à l’aise avec mon patron/responsable/N+1/tuteur/insère-ici-une-caractéristiquee-hiérarchique-qui-n’a-aucun-sens (qui m’a d’ailleurs rencontré en tant que Mooshka) pour me permettre de me créer une nouvelle identité.
Mon stage s’est passé dans mon FabLab. Et ce qui est révélateur, c’est que dans ce simple endroit, on m’appelle à la fois Moosh, Mooshka, Marie, et maintenant Violette.

Revenons-en à mon formateur qui me parle de portfolio en ligne et à ma presque faute professionnelle.
Me voilà à amasser un tout un tas d’articles sur la communication, le marketing et l’économie numérique et les agréger chez Scoop.it. Là encore, je réfléchis longuement. Quel sera mon URL ? Et, là encore, impossible d’y écrire mon prénom. Tous mes URLs, que ce soit chez Scoop.it, LinkedIn, sur mon mail ou mon futur, seront sans mon prénom. Ce sera mlemadec parce que, et c’est réellement ce que je me suis dit à ce moment là : « M c’est bien, parce que ça fait à la fois Marie et Mooshka. ».

hellomynameisunicorn

Je suis née Marie Le Madec (je devrais presque l’écrire en majuscule tellement je dois me forcer à l’accepter) et pourtant, j’ai toujours refusé de l’être, d’aussi loin que je puisse m’en souvenir.
Lorsqu’on me demande mon prénom, spontanément, je réponds Mooshka. Et lorsqu’on me demande mon vrai prénom, je retourne la question : « Est-ce que tu veux dire le prénom qui est inscrit sur ma carte d’identité ou le prénom auquel je réponds ? », créant parfois des situations et discussions totalement ubuesques.
L’autre jour, un copain a raconté à plusieurs personnes que oui, mon véritable prénom est Mooshka, parce qu’il ignorait totalement que mon vrai prénom de naissance est Marie.
Il fallait que je traite cet article pour plusieurs raisons. La première venant d’une interrogation qui commence à devenir récurrente : « Pourquoi les gens ont-ils ce besoin viscéral de connaître à tout prix le prénom qui est sur ma carte d’identité ? Au final, qu’est-ce que ça change ? »
Et je me rends compte que personne dans mon entourage proche n’utilise de pseudonyme. Pourtant, la grande majorité des gens que je fréquente habitent autant sur Internet que dans la vraie vie. Pourquoi les gens utilisent-ils leur vrai prénom ? C’est vraiment une question que je me pose.
La deuxième, et c’est la plus importante dans l’immédiat : « Pourquoi est-ce que j’ai le besoin viscéral de refuser d’être Marie ? En fin de compte, qu’est-ce qui se cache derrière tout ça ? »

Lorsqu’on me demande pourquoi j’utilise un pseudonyme et pas le prénom qui est sur ma carte d’identité, je suis incapable de l’expliquer.
Des fois, j’évoque Internet, la liberté de choisir, mais je me rends compte que je fais fausse route. Okay, Internet, les pseudonymes, les avatars, la liberté d’expression, la liberté de choisir, tout ça c’est très bien mais en fin de compte, ça n’a rien à voir. C’est un facteur extérieur, ça concorde bien, mais ce n’est pas ça.
À mes amis proches et intime, je pourrais évoquer l’argument : « Je n’ai aucun amour propre et c’est pour ça que j’utilise un pseudonyme, parce que ça me permet d’être quelqu’un d’autre et me réinventer sans cesse. »
Sauf que ce n’est pas ça non plus. Mon amour propre va beaucoup mieux et le fait de se réinventer sans cesse appartient plus à des problématiques passées et résolues/révolues.

Par contre, il y a très possiblement un début de réponse et pour ça, je vais avoir recours à ce verbe que j’utilise fréquemment, voire systématiquement : cacher.
Cacher est sans doute le verbe que je préfère dans le monde entier, parce qu’il fait appel à tout un tas de choses qui me parlent, et parce que c’est un loisir que je pratique de manière créative en publiant ici ou, bientôt peut-être, dans un projet de perzine dans lequel je me lance tout juste.
Je pourrais faire un parallèle avec la cryptographie et le chiffrement, domaines que je vais bientôt explorer et pour lesquels mon intérêt grandit, mais tout ça ne sont que des facteurs extérieurs qui concordent bien avec l’histoire que je suis en train de raconter.

Revenons-en au verbe cacher. En utilisant un pseudonyme, j’ajoute non seulement une barrière invisible entre moi et le monde extérieur ; mais d’avantage entre moi et mon monde intérieur. Monde intérieur fractionné, cloisonné, décentralisé, éparpillé entre mon identité administrative/professionnelle et mon identité personnelle qui, j’en viens à la conclusion depuis quelques jours, sont exactement les mêmes.
Au final, quelle est la différence entre le nom que j’utilise pour signer mes courriers administratifs et le nom que j’utilise pour signer mes courriers électroniques ? Aucune. Il n’y a aucune foutue différence dans les faits. C’est juste le nom qui change.

Et ce n’est pas les gens qui ont un problème avec ça, c’est moi.
Aussi, lorsque je dis que j’ai arrêté de vouloir me réinventer sans cesse, ce n’est pas tout à fait vrai. En septembre dernier, j’ai introduit la particule -ka, passant de Moosh à Mooshka. Petit exercice pratique : allez sur Google, tapez Moosh Belmont et maintenant, répétez l’exercice en ajoutant la particule -ka. Les résultats ne sont pas du tout les mêmes, et ces résultats Google sont une parfaite photographie de ce que je faisais avant, et de ce que je fais maintenant.
Maintenant que le constat est posé, il va falloir trouver une alternative. À tous les habitants d’Internet et de la vraie vie qui jonglent en permanence entre plusieurs identités et qui en sont arrivés au même constat, voici une petite liste de résolutions du problème, et de résolutions tout court :

#1 – So What ?
Je viens tout juste de lire Show Your Work d’Austin Kleon (qui, au passage, est génial : courrez le commander chez votre libraire !) et un des passages m’a particulièrement parlé : Le So What? Test. Morceau choisi :
I had a professor in college who returned our graded essays, walked up to the chalkboard, and wrote in huge letters: “SO WHAT?” She threw the piece of chalk down and said, “Ask yourself that every time you turn in a piece of writing.”
Changez la dernière phrase par : Ask yourself that every time you have to introduce yourself to someone who asks what your « real » name is.
Vous êtes né-e sous une identité administrative, et la plupart des gens veulent le savoir. So what ?
Ces deux mots sont tellement explicites qu’il n’est pas utile de poursuivre.

#2 – Embrace yourself
Okay. Vous avez peut-être un nom administratif, un nom d’usage, peut-être que nous savez pas vous-même quel est votre vrai prénom. Peu importe. Vous êtes votre pseudonyme. Mais vous êtes aussi votre nom administratif. Vous êtes tout ça à la fois, et soyez autant fier-e de porter votre pseudonyme que le prénom qui est sur votre carte d’identité.
Arrêtez de dramatiser. Ce n’est pas si grave, en fin de compte. Revenez au point #1 si besoin.

#3 – Retournez le problème dans l’autre sens
Je me rends compte en terminant cet article que je n’ai jamais pris la peine d’élargir mon point de vue pour me mettre dans les chaussettes de mon interlocuteur. Aussi, lorsque je dis aux gens que je ne veux pas qu’ils m’appellent Marie et que je préfère qu’ils emploient Mooshka, je ne prends en compte que moi-même. Si les gens sont plus à l’aise avec le prénom Marie, je ne devrais pas avoir à les forcer à utiliser Mooshka. Et s’ils ne comprennent pas, il va falloir que mon argumentaire soit bien préparé pourquoi Mooshke et pas Marie.

#4 – Entraînez-vous
Lorsqu’on vous demande votre prénom, dites-le. N’en faites pas toute une histoire. Ce n’est probablement pas un acte malveillant mais bien de la curiosité qui anime votre interlocuteur en vous posant la question.
Entraînez-vous et acceptez-vous. Au cours de votre vie, un tas de gens vont vous appeler par votre prénom administratif. Parce qu’après tout, c’est le prénom avec lequel vous êtes né-e. Entraînez-vous à accepter ce prénom. Entraînez-vous à être fier-e de porter ce prénom. Revenez au point #2, puis au point #1.

#5 – Rentrez en phase d’expérimentation
Vous pouvez faire ça en même temps que vous entraîner, ou bien le faire plus tard. Rentrez en phase d’expérimentation où vous allez appliquer de manière concrète votre prénom de naissance.
Pour ma part, ça consistera à expérimenter LinkedIn, parce qu’il y a tout un tas de trucs qui semblent intéressants là-dedans, que ce soit les gens que je connaisse comme les groupes que je voudrais rejoindre. Et à chaque fois que je vais me connecter avec quelqu’un qui ignore mon prénom de naissance ou ignore que j’ai un prénom de naissance tout court, je cliquerai sur le bouton en me disant : « So what ? » et peut-être même que je me dirai, d’une manière abstraite : « :) »

 

Pour finir, voici une petite liste non exhaustive de tous les noms et pseudonymes que les gens emploient à mon égard (par ordre alphabétique) :
– Belmont
– Chapitaine
– DupDup
– Duppy
– Duppynosaure
– Le Ninja (que j’affectionne tout particulièrement, parce que c’est comme ça que mes libraires m’appellent)
– Marie
– MARIE (voir les principes de la nétiquette pour comprendre pourquoi les majuscules ont une incidence)
– La stagiaire en marketing (comme ça, ça évite de trancher)
– Minooshka
– Mosh (Mosh & Les Chats Comiques, le tout dans la même phrase. +1)
– Moosh
– Moosha (c’est arrivé une seule fois, mais ça m’a fait tellement rire que je me sens obligée de l’ajouter)
– Moosh Bel-insérer-ici-jeux-de-mot (exemple : Moosh Belgique, Moosh Belgrade, Moosh Belle & Sébastien)
– Mooshinette
– Mooshichouette
– Mooshichiottes (un de mes préférés, suffisamment évident pour que je ne l’explicite pas)
– Mooshka
– Violette
– Peralta