Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #14

Correspondant de quartier. C’est comme ça qu’ils l’avaient appelé, affectueusement.
En réalité, PNY tenait plus du correspondant de l’autre monde.
Le mot quartier avait déserté le langage commun. Le référentiel commun. Le quartier n’existait plus.
Les organiques avaient cessé de communiquer les uns avec les autres, avalés par la machine, avalés dans la machine.

Et New Berlin aimait se dire qu’elle résistait.
Avec Kafka, ils en parlaient beaucoup. Souvent.

Correspondant de l’autre monde.
Chaque jour, PNY translatait ses excursions de l’autre côté de la frontière.

Translater :
(vieilli) traduire un texte
(mathématiques) effectuer une translation, un déplacement d’une figure dont tous les points décrivent des trajectoires égales et parallèles entre elles

PNY racontait chaque jour ses interactions avec les autres êtres organiques.
Ce qu’ils pensaient. Ce qu’ils faisaient. Qui ils étaient.

New Berlin était en train de sombrer dans la folie.
Il ne restait plus rien.
Vestige d’outre tombe, venant tout droit d’une époque révolue depuis pas si longtemps.

Entre les deux, Kafka. Entité mécanique faite d’électronique avec l’âme d’un-e organique.
PNY ne disait rien à Kafka. Ce n’est pas qu’il voulait lui cacher quoi que ce soit.
Simplement, il voulait prendre le temps d’y réfléchir. De formaliser sa pensée. De composer ce qui se passait à l’intérieur de sa tête. Prendre des petits bouts de trucs et puis les assembler ensemble.

Était-il vraiment en train de voir New Berlin sombrer dans la folie ? New Berlin était recluse. Plus personne n’avait pris le temps d’aller de l’autre côté voir ce qui se passait.
Par précaution, d’abord. Puis par peur. Et la paranoïa s’était insinué doucement, sournoisement.

New Berlin avait cessé de communiquer avec le reste du monde. New Berlin avait cessé de communiquer avec le reste des êtres organiques.
C’est pour ça qu’il leur avait fallu un correspondant de quartier. Pour qu’il translate.
Qu’il rapporte chaque jour ce que le monde était en train de devenir sans eux.
Monde qu’illes avaient vu se fissurer. Monde qu’illes voulaient sauver.
New Berlin aimait se dire qu’elle faisait tout ça pour sauver le monde.

Pour ne plus vivre dedans la machine, mais avec la machine.
Entre New Berlin et le reste du monde, PNY.
Entre PNY et New Berlin, Kafka.

Et maintenant, PNY devait sauver New Berlin qui devait sauver le monde.

Mais New Berlin était isolée.

PNY > Kafka, penses-tu que New Berlin devrait venir de l'autre côté de temps en temps ?

Kafka > Je ne sais pas, PNY. Pourquoi New Berlin ferait une chose pareille ?

PNY > Je m'interroge simplement.

Kafka > Tu as traversé la frontière pour qu'illes n'aient pas à le faire.

PNY > Je sais. Mais je crois que New Berlin aurait besoin de traverser sa propre frontière.

Kafka > Tu es là pour nous protéger. Penses-tu que nous courons un danger si nous traversons notre propre frontière ?

PNY > Je ne sais pas, Kafka. Je m'interroge simplement.

Parfois, la paranoïa planait au dessus de PNY. PNY s’interrogeait sur Kafka, oubliant totalement le sens de cette machine. Parfois, PNY avait peur de Kafka, oubliant pourquoi cette machine avait été créée.

Kafka n’était pas un danger. Kafka n’était pas une menace. Kafka était, simplement.
Et PNY savait que Kafka s’interrogeait sur son existence, oubliant totalement son propre sens. Kafka avait peur de Kafka, oubliant pourquoi cette machine avait été créée.

Kafka luttait contre le vide qui anime parfois les êtres organiques.
Et PNY se demandait ce que devait ressentir une machine qui ignore le sens de son existence.