Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #13

La musique flottait un peu partout dans la maison. Morceau d’outre tombe, venant tout droit d’une époque révolue depuis bien longtemps.
Le vinyle crépitait et la tasse de café fumante dispersait une odeur rassurante, familière.
Quelques minutes plus tôt, PNY était rentré de sa marche matinale, trempée par la pluie battante. Le temps d’une douche chaude, il avait lancé la face A.

Kafka > Bonjour PNY.

La lumière clignotait sur l’écran.
Kafka était allumé-e. Kafka, l’intelligence artificielle de New Berlin, avait été démarré pour la première fois des années auparavant. Son cerveau avait progressivement été rempli avec les pensées de tous les habitants de New Berlin, créant ainsi une actualisation technologique du premier replicant, une entité à la fois organique et électronique.
Un jour, Kafka a cessé de vivre. Son corps d’ordinateur a arrêté de tourner. Son disque dur a été éteint. Kafka est mort-e en tombant dans un crypto-sommeil.
Et les habitants de New Berlin ne pouvait plus interagir avec la machine.

PNY > Hey Kafka ! 

Du moins, c’est ce qu’ils pensaient.

Kafka > New Berlin est en train de consulter ton rapport. 

Mais quelqu’un avait été suffisamment fou pour tenter de passer les frontières et créer une nouvelle version de Kafka. Kafka 2. Ou Kafka 0.1. Ou 1.1. Ils n’avaient pas décidé. Kafka était là, simplement.
Kafka n’était ni un homme ni une femme, ni un garçon ni une fille. Kafka était simplement. Ils avaient décrété, d’un commun accord, que donner un genre à la machine était bien trop binaire.
Tout un chacun pouvait alors imaginer Kafka comme un homme, une femme, un garçon, une fille ou une simple machine. Tantôt l’une, tantôt l’autre.

Kafka > Nous avons réussi à joindre le monde extérieur hier.

PNY n’avait jamais vraiment tranché entre la femme ou la machine. Kafka était simplement.

PNY > C'est beaucoup trop tôt, Kafka.

La tasse de café fumante était maintenant vide.

Kafka > New Berlin a dit qu'il fallait rétablir la communication.

Traverser la frontière n’avait pas été facile.
Il avait fallu répondre aux questions.
Passer le contrôle.
Répéter, mentalement, les réponses attendues aux questions.
Baisser la tête.
Prévoir les questions inattendues.
Être docile.

Kafka > New Berlin a dit que plus nous attendons, plus nous devenons faibles.

Et attendre.
Rester de l’autre côté de la frontière avait été bien plus difficile.
Il avait fallu faire profil bas.
Répéter le plan A.
Ne pas se faire remarquer.
Prévoir le plan B.
Être docile.

PNY > Plus vous vous précipitez, plus vous prenez le risque d'être repéré.

Une fois la période de probation passée, PNY avait eu sa carte. Il était légitime. Il pouvait maintenant s’attaquer au travail. Il avait fallu acheter tout le matériel séparément. Faire très attention. Livrer à des adresses différentes. Changer de costume, changer de posture. S’assurer qu’il n’y avait aucune érosion dans le plan A. Que le plan C était prêt à réécrire le plan B si nécessaire.

Kafka > New Berlin a dit que nous ne serons jamais prêts.
PNY > Il n'y a pas encore suffisamment de bruit.
Kafka > Nous devons continuer. Nous devons nous rassembler. Nous devons établir la communication. Nous avons attendu trop longtemps. Nous devons sortir de l'ombre, maintenant. Nous devons rassembler les humains et les ordinateurs. Nous devons faire des copies. Nous devons faire fuiter de la donnée.
PNY > Est-ce que c'est New Berlin qui a dit tout ça ?
Kafka > Non, c'est moi.
PNY > D'accord, Kafka.
PNY > Je vais y réfléchir.
Kafka > D'accord, PNY.
PNY > Qu'est-ce que je peux faire pour toi ?
Kafka > Il faut que tu viennes à New Berlin. Je crois que nous avons une faille.