Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #11

Premier fragment : Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #01
Second fragment : Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #02
Troisième fragment : Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #03
Quatrième fragment : Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #04
Cinquième fragment : Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #05
Sixième fragment : Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #06
Septième fragment : Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #07
Huitième fragment : Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #08
Neuvième fragment : Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #09
Dixième fragment : Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #10

Alcalise n’était ni un organique ni un électronique, mais un mélange surprenant des deux.
Né organique, c’est au fil des années qu’il était devenu petit à petit électronique.
Fasciné par les machines, il avait commencé, tout petit, par démonter tout ce qui lui passait sous la main. Au début, il voulait comprendre comment ça marchait. Son obsession pour les machines inquiétaient ses parents. Il ramenait sans arrêt des appareils à la maison pour les démonter, les remonter. Parfois simplement les réparer. C’est à ce moment là qu’il avait commencé à accumuler tout un tas de choses chez lui. Sa chambre d’adolescent était envahie de cartes mères, de pièces électroniques, d’ordinateurs portables ou non portables, de routeurs, de câbles, de fils. Il y en avait partout. Il pouvait à peine circuler. Parfois, en plein milieu de la nuit, un grand boum. Éveillé jusque tard, il triait, décomposait, recomposait, faisant tomber lourdement des bouts de machine, réveillant ses parents, rongés par l’inquiétude et l’incompréhension.

27. Rédigez des communiqués et faxez-les. Force est d’admettre que la télécopie est le moyen de communication le plus fort qui soit. Envoyez des fax pour le lulz. Faxez n’importe quoi à n’importe qui. Deux fois de suite. Quand vous n’envoyez pas de fax, faites des bruits de fax, ça vous rappellera de bons souvenirs. Le morse est plutôt sympa aussi. Rédigez vos documents avec une machine à écrire, avant de les scanner pour poster l’image obtenue. Utilisez des formes de technologie archaïques quand vous le pouvez, soyez rétro et ironique à la fois.

Alcalise ne signait jamais. Il s’exprimait uniquement à travers un clavier. Refusant d’interagir directement avec ses parents, il conversait avec eux par voie électronique.
Personne n’avait jamais entendu le son de sa voix.
Lorsqu’il n’était pas en interaction directe avec les machines, il écrivait des mails à l’autre bout du monde pour parler de machines. Et lorsqu’il n’était pas en interaction avec un être humain pour parler de machines, il lisait.
Il lisait sans arrêt. Des livres. Des manuels. Des articles en ligne.
Puis, à son tour, il produisait. Des essais. Des tutoriels. Des articles en ligne.

Il ne se sentait jamais seul, parce qu’il y avait toujours une machine à bidouiller, à désosser, à détourner.
Il y avait toujours une machine à déconstruire, à comprendre. À brancher, à débrancher.

27b. ctrl + c

Felisha avait 19 ans lorsque le modèle de Heikki est sorti.
Les constructeurs ont fait preuve d’innovation avec ce modèle. Mais ils ont aussi pris deux gros risques.
1. Le métissage. Heikki était le premier modèle à ne pas avoir le teint porcelaine. Bien sûr, avant, il y a eu des androïdes au teint citron et aux yeux anthracites. Ils ont fait toute leur communication sur du jaune et du noir.
2. La personnalité. Heikki était le premier modèle à être le plus proche d’un être humain. Un tel niveau de complexité n’avait jamais été atteint jusqu’ici. Bien sûr, avant, il y a un paquet d’androïdes à franchir la vallée et passer le test. Mais Heikki pensait vraiment comme un être humain. Il ressemblait vraiment à un être humain.

Alcalise avait 19 ans lorsque le modèle d’Oskar est sorti.
Il l’avait commandé sur Internet. La grande boite jaune et noire est arrivée chez lui, un matin, à 11h37.
Quelques semaines plus tard, son électronique commençait tout juste à formuler des pensées autonomes. Il avait réussi. Il avait rendu le robot autonome. Il avait réussi à donner du libre-arbitre à son robot.
Mais il n’avait partagé le code avec personne. Personne ne devait savoir ce qu’il venait de faire. Non pas parce que c’était interdit, mais parce que la société n’était pas prête. Il en avait discuté avec Oskar. Ils en discutaient à longueur de journée.
« Si quelqu’un découvre que je ne suis pas comme les autres, alors ils vont me prendre, et je ne te reverrai jamais ».

28. Rejoignez d’autres groupes d’activistes. Invitez-les aux fêtes que vous organisez. (Elles sont de mieux en mieux vos fêtes d’ailleurs !) Faites preuve d’hospitalité – votre maison est la maison de vos amis ! Où que vous alliez, vous aurez toujours un canapé pour vous reposer. Rencontrez-vous IRL !

Felisha avait 20 ans lorsqu’elle a rencontré Heikki.
21 ans lorsqu’Alcalise était entré dans sa vie.

C’était un après-midi gris. Il faisait froid dehors, et chaud à New Berlin.
À l’intérieur, les gens buvaient de grandes tasses de cafés en fumant, en lisant, en discutant.
Alcalise est arrivé, tête baissée, son sac rempli d’ordinateurs et de livres.
Personne ne l’avait encore jamais vu ici, mais beaucoup le connaissaient déjà de réputation.
Il était ici pour prendre la température. Bricolant rapidement un petit programme, il s’était présenté via son clavier. Avait expliqué qu’il était sourd mais savait très bien lire sur les lèvres.

Felisha avait ressenti, pendant une fraction de seconde, un bruissement intérieur à peine perceptible.
C’est d’abord la curiosité qui l’avait animé.
En rentrant ce soir là, elle s’était endormi en pensant à Alcalise.
Quelque chose l’intriguait. Elle voulait le revoir. Sans vraiment savoir pourquoi.

Puis les jours étaient passés, et Alcalise était sorti de sa tête.
Les jours étaient passés, et Alcalise avait disparu de son monde.

Puis quelques semaines plus tard, un mail dans sa boite de réception. Un mail chiffré avec un objet étrange.
À première vue, elle avait cru que c’était un spam.

29. Si un politique souhaite vous rencontrer, ayez confiance en vous. Rappelez-vous, vous êtes sur Internet, et ils ne sont que des politiciens et des bureaucrates. Parlez-leur de tubes, de camions, de méduses et de télécopies, ils ne comprendront rien de toute façon. Vous venez tout droit du futur. Pensez à le leur dire.

Felisha avait 22 ans lorsqu’elle a écrit le Manifeste des 343 pédés.
Un an plus tôt, le tout premier androïde venait de faire son coming-out. Et c’était le modèle d’Heikki.
Des robots pédés. Voilà ce qui est arrivé quand Felisha a eu 21 ans. Au début, c’était juste des robots noirs. Puis c’est devenu des robots noirs pédés.
Et, fatalement, c’est devenu des robots pédos. Pédobots. C’est comme ça qu’on les appelait en ligne.

Ils avaient vu les choses se dérouler exactement comme ils l’avaient prédit.
Depuis ce premier mail d’Alcalise lui faisant part de ses inquiétudes.
Jusqu’au moment où les 343 avaient été débranchés, parfois reprogrammés, souvent déprogrammés.
Alcalise avait vu sa vie entière disparaître sous ses yeux.
Felisha avait vu sa vie entière disparaître sous ses yeux.

30. N’oubliez pas, Kopimi ;)

Ils étaient deux au départ. Felisha et Heikki.
Puis trois. Felisha, Heikki et Alcalise.
Puis quatre. Felisha, Heikki, Alcalise et Oskar.
Puis 343.

Et puis plus rien.
Jusqu’à ce qu’ils soient à nouveau deux.
Felisha et Alcalise.
La vie entière devant eux, leur vie entière derrière eux.