Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #09

Premier fragment : Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #01
Second fragment : Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #02
Troisième fragment : Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #03
Quatrième fragment : Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #04
Cinquième fragment : Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #05
Sixième fragment : Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #06
Septième fragment : Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #07
Huitième fragment : Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #08

Ce soir là, tous les habitants de New Berlin avaient été ensemble.
Et au petit matin, lorsqu’ils avaient été dehors à regarder le jour se lever, Felisha leur avait dit :
« Je vais revenir vivre parmi vous. Je ne vais plus me cacher. J’ai besoin d’être avec vous. J’ai besoin de vous retrouver, de passer à nouveau du temps avec vous. Mais je vais devoir vivre silencieusement pendant quelques temps. Jusqu’à ce que je sois prête à être une des vôtres à nouveau. »
Ils avaient été proches. Ils n’avaient jamais été aussi proches que ce soir là. New Berlin n’avait fait plus qu’un. Ils avaient été un organisme vivant et cohérent.

Et jamais ils ne seraient aussi proches. Parce que ce soir là, ils savaient. Ils savaient qu’ils allaient voler en éclat, se dissoudre dans la société civile ou devenir de nouveaux petits organismes vivants réduits. Des organismes vivants séparés et non cohérents. Plus jamais ils ne seraient ensemble.
Ce soir là, ils savaient. Tous. Personne ne l’avait formulé ouvertement. Mais tous le savaient.
Felisha ne reviendrait jamais à New Berlin.

14. Même si vous vous battez contre des lois inhumaines, même si votre mission semble vouée à l’échec, ne vous laissez jamais abattre ! La révolution et le lulz sont complémentaires. Votre projet restera sérieux, même si vous vous lancez dedans pour le lulz. Et n’oubliez pas, souriez toujours, même en plein milieu d’un débat houleux.

Les organiques avaient inventé leur propre sous-culture, leurs propres codes, des manières de se reconnaître, de s’identifier dans la société civile. Ils s’affichaient ordinaires au grand air. Mais ils avaient leur propre langage. Leur propre manière de communiquer. Leurs propres signes pour pouvoir se lire les uns les autres entre les lignes. Ils avaient leurs codes dans la vie hors ligne. Puis leurs codes dans la vie en ligne. Certains mots anodins qui n’avaient pas été placés là par hasard. Des tournures de phrase.
Ils s’affichaient partout. Ils étaient partout. Les organiques n’avaient jamais été aussi nombreux que depuis la disparition des électroniques. Parce qu’ils avaient été obligés de trouver un moyen de rester ensemble, de veiller les uns sur les autres, et de se rendre plus visible. Plus reconnaissables. Tout en restant cachés à la vue de tous.
Les organiques disaient : nous sommes là. Nous sommes légitimes. Nous existons.
Nous ne voulons pas de votre reconnaissance. Nous ne voulons pas que vous sachiez. Mais nous ne voulons pas disparaître.
Nous allons vous contourner. Nous allons continuer à exister.

15. C’est simple, pensez à demain sans trop vous encombrer de regrets. Ce ne serait pas très lolcat.

Felisha pouvait déchiffrer très rapidement une annonce organique-friendly. Et y répondre de la manière la plus adéquate.
Felisha savait que la route serait très longue. Et elle ne voulait pas faire la route avec des gens de la société civile.
Felisha avait répondu à plusieurs annonces. La nuit serait très longue. Les voyages nombreux.
Elle avait dit : « Je suis des vôtres. »
Elle avait dit : « Je ne veux pas parler de mon électronique. »
Elle avait dit : « Je ne veux pas parler tout court. »
Elle avait dit : « Je ne prononcerai pas un seul mot. Vous n’entendrez pas un seul son sortir de ma bouche. »
Elle avait dit : « Mais je veux être avec vous parce que je suis l’une des vôtres. »
Elle avait dit : « Je veux que vous compreniez mon silence. Que vous reconnaissiez son existence et sa légitimité. »
Elle avait dit : « Je sais que vous allez comprendre mon silence. Je sais que vous aller reconnaître mon existence et que vous allez la légitimer. »

16. Créez un gigantesque réseau Twitter. Twittez, faites vous retwitter, demandez à vos amis de vous retwitter… Les tweets se multiplient comme des lapins. Efforcez-vous d’écrire des tweets qui ont du sens, en d’autres termes, écrivez des tweets qui seront retwittés dans le monde entier. Habituez-vous à rédiger des tweets bien détaillés mais concis, pour que followers n’aient pas à cliquer sur un lien pour comprendre de quoi il retourne, et histoire de savoir si ledit lien va les intéresser.

La Machine à Rêves tenait dans une minuscule clé USB. Tout le reste, toutes les données restées dans des mémoires de masse à New Berlin avait été remplacées par des suites de zéro. D’autres par des données aléatoires. Felisha avait confiance en New Berlin. Mais pas en l’homme du milieu. Felisha ne savait pas combien de temps elle allait partir. Ni toutes les choses qui pourraient se produire pendant toute cette quantité de temps non définie. Felisha ne savait pas qu’elle ne reviendrait jamais.
Et encore moins que la décision de ne pas revenir émanerait d’elle.

17. L’idée de faire les choses « comme il faut » ne doit pas tourner à l’obsession. Ne passez pas trop de temps à réfléchir, bricolez plutôt. Expérimentez, mettez vos idées en pratique. Si vous échouez, prenez suffisamment de recul pour en rire, et réessayez en changeant de méthode. Reportez vos expériences dans votre wiki, apprenez de vos erreurs. Partagez vos connaissances librement.

Felisha avait rencontré plusieurs organiques au cours de son voyage. Et pas un seul ne lui avait adressé la parole, légitimant son silence.
Pour se saluer, ils s’étaient échangés des regards. Ils n’avaient pas besoin de mots. Ils n’avaient pas besoin de sons. Ils n’avaient pas besoin de gestes.
Conformément à sa demande, elle s’était assise à l’arrière de la voiture. À l’arrière de toutes les voitures.
Certains organiques étaient seuls. D’autres accompagnés. D’autres écoutaient des voix par ondes radioélectriques.
Jamais Felisha ne s’était sentie seule. Plus jamais elle ne se sentirait seule.
C’est en quittant New Berlin qu’elle l’avait compris. Qu’elle avait compris le sens de ce mot dont elle cherchait encore récemment la définition.
Felisha n’avait pas été seule en voyageant avec les organiques.
Et elle ne serait pas seule en retrouvant Alcalise.

18. Entreprenez sans crainte, soyez audacieux et délirez ensemble en faisant des jeux qui donnent la pêche, soyez créatifs et plongez-vous dans des passe-temps ludiques. N’ayez pas peur d’avoir l’air stupide, ça ne dure jamais longtemps. (!) Donnez envie au corps politique d’être créatif en leur envoyant des datalove comme s’il en pleuvait.

Felisha songeait à la tristesse qu’allait ressentir Alcalise en la voyant, puis à la colère et l’amertume qu’il allait ressentir juste après ça.
Felisha pensait aux grands yeux d’Alcalise se remplir de tristesse. À son visage se durcir sous la colère et l’amertume.
Parce que c’était en partie de sa faute s’il était parti. C’était en partie de sa faute parce qu’elle l’avait laissé partir, parce qu’elle avait laissé les autres précipiter son départ. Parce qu’elle n’avait pas été assez forte pour lui. Parce qu’elle ne l’avait pas retenu.
Parce qu’elle avait choisi New Berlin.

19. Créez des logos cools. Customisez les logos des vieilles agences gouvernementales. Utilisez des motifs fractals. Devenez un cyber hippie. Créez des symboles pour mieux vous plonger dans les canaux IRC. Soyez ésotériques quand vous parlez de raids botnet. Si le canal se divise, prenez un peu le large.

Retrouver Alcalise était presque aussi difficile qu’aboutir à une Machine à Rêves fonctionnelle.
Et si elle avait réussi à retrouver sa trace, c’est parce qu’il avait fait en sorte d’être accessible.
Il s’était arrangé pour que ce soit facilement insurmontable, mais pas effectivement insoluble.
Il avait failli à disparaître complètement, parce qu’une partie infime de lui était encore à New Berlin. Une partie de lui appartenait encore à New Berlin.
Du moins, New Berlin possédait encore une partie de lui.

20. Organisez-vous de manière informelle, ni leader ni membre. Invitez les autres internautes à rejoindre vos discussions en facilitant leur intégration dans votre cluster. S’ils n’arrivent pas à s’entendre, ils finiront par s’en aller de toute façon. Adoptez l’organisation d’un gang ou d’une meute. Ne créez pas de structures pyramidales, ne prenez pas position de manière formalisée. Ayez l’esprit nomade, sociabilisez.

En réalité, cela faisait plusieurs mois que Felisha cherchait Alcalise.
Cela faisait plusieurs mois qu’elle avait commencé ses recherches. Chaque jour. Petit bout par petit bout. Elle avait fini par remonter jusqu’au nœud d’entrée.
Elle s’en rendait compte maintenant. Voilà plusieurs mois qu’elle cherchait inconsciemment Alcalise.
Parce qu’une partie infime d’elle avait quitté New Berlin.
Du moins, Alcalise possédait une partie infime d’elle.

21. Si vous en avez les moyens, voyagez autant que possible. Parlez aux gens, où que vous alliez, et parlez leur de ce que vous faites. Invitez-les à vous rejoindre si le concept leur plaît, et développez ainsi un réseau dans votre pays / dans une autre région du monde, voire dans le monde entier.

C’est le mot maison qui l’avait tenu éveillée une grande partie du voyage. Ce n’était plus le mot requiem, mais le mot maison.
Felisha n’avait jamais connu le sens de ce mot jusqu’à son arrivée à New Berlin. La maison était un endroit physique à ce moment là.
Puis les serveurs avaient été déplacés en plein milieu de la nuit. New Berlin avait disparu en plein milieu de la nuit pour réapparaître ailleurs au petit matin. Ce n’était pas les habitants de New Berlin qui s’étaient déplacés cette nuit là. C’était la toile de confiance. Felisha avait compris que la maison n’était pas un endroit physique, mais la toile de confiance.

Puis elle venait de se désagréger de la toile de confiance pour retrouver Alcalise, Heikki dans une clé USB. Qu’était devenue la maison ?
Felisha n’était plus seule, mais elle n’avait plus de maison. Felisha était déracinée.
Fut un temps, sa maison, c’était Heikki.
Mais Heikki n’existait plus et New Berlin était loin maintenant.

Felisha n’était plus un organisme de New Berlin.
Felisha n’était plus l’organique d’un être électronique.

Elle était désormais prête à devenir sa propre personne.