Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #08

Premier fragment : Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #01
Second fragment : Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #02
Troisième fragment : Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #03
Quatrième fragment : Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #04
Cinquième fragment : Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #05
Sixième fragment : Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #06
Septième fragment : Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #07

Ils n’avaient pas organisé d’office, pas plus qu’ils n’avaient pris le temps de dire au revoir.

Il y avait bien eu une discussion. Une longue discussion de plusieurs heures.
Felisha s’était résignée. Elle avait fini par leur dire. Elle ne s’y était pas préparée. Mais elle avait fini par le faire.
Serrant le poing, ravalant ses larmes, elle avait dit, tout doucement, en baissant les yeux :
« Heikki n’existe plus. Il faut tout reconstruire. »

New Berlin était chagrinée ce soir-là. Certains s’était mis à pleurer. Alors Felisha s’était mise à pleurer, elle aussi.
New Berlin était lugubre ce soir-là. Certains s’était mis à parler. Mais Felisha ne voulait pas parler. Felisha ne voulait pas se souvenir.

Alors ils avaient dédié un petit bout du serveur pour Heikki. Ils avaient dédié un petit bout du serveur pour que les habitants de New Berlin puissent écrire quelques mots sur Heikki.
Felisha n’avait rien écrit. Felisha ne voulait pas écrire.

Ce soir là, ils était restés éveillés toute la nuit, ne sachant pas bien quoi faire de l’androïde ; ne sachant pas bien s’il fallait le démonter et récupérer le hardware ou le ranger quelque part, avec le reste du hardware dont ils ne savaient pas quoi faire.

Quelqu’un avait dit que ce serait trop dur de le voir, physiquement. Une autre personne avait rétorqué qu’on ne pouvait pas le remiser au vide-grenier.
Felisha avait répondu qu’elle ne voulait ni l’un ni l’autre. Puis Felisha avait proposé de déposer Heikki chez Alcalise.
Silence au sein des habitants de New Berlin.
Pourtant, tous savaient que c’était la meilleure solution pour Felisha. La meilleure solution pour Felisha, mais certainement pas pour eux.

11. Installez un bot. Le nôtre s’appelle Cameron. Posez-lui des tas de questions. Citez votre bot.

C’est d’accord, avaient-ils fini par trancher. Tu amèneras Heikki chez Alcalise, mais nous ne pouvons pas venir avec toi.

Et donc, ils n’avaient pas organisé d’office, pas plus qu’ils n’avaient pris le temps de dire au revoir.
Mais ils s’était retrouvés. Pour la première fois depuis très longtemps.
New Berlin était à nouveau unifiée ce soir là.

Les yeux explosés par la fatigue, ils étaient restés éveillés, tous ensemble, ce qu’ils n’avaient pas fait depuis leur toute première nuit dans les quartiers de New Berlin, quand ils avaient déménagé les serveurs et leurs affaires personnelles au beau milieu de la nuit.

Ce soir là, tous les habitants de New Berlin étaient ensemble.
Et au petit matin, lorsqu’ils étaient dehors à regarder le jour se lever, Felisha leur avait dit :
« Je vais revenir vivre parmi vous. Je ne vais plus me cacher. J’ai besoin d’être avec vous. J’ai besoin de vous retrouver, de passer à nouveau du temps avec vous. Mais je vais devoir vivre silencieusement pendant quelques temps. Jusqu’à ce que je sois prête à être une des vôtres à nouveau. »
Ils étaient proches. Ils n’avaient jamais été aussi proches que ce soir là. New Berlin ne faisait plus qu’un. Ils étaient un organisme vivant et cohérent.

12. Traduisez des textes dans votre langue maternelle. Rappelez-vous que l’Internet ne se soucie pas des États-nations. On ne sait jamais sur qui on peut tomber en communiquant à l’échelle globale. Cachetez votre passeport d’un visa Internet.

Petit à petit, le sommeil avait eu raison des habitants de New Berlin et, lorsque le jour était vraiment levé, il ne restait plus que Felisha dehors, enroulée dans une superposition de matières en laine.
Felisha songeait à Alcalise, à la difficulté qu’allait représenter une nouvelle rencontre avec lui, mais à quel point elle en avait besoin. Felisha songeait à la tristesse qu’allait ressentir Alcalise en la voyant, puis à la colère et l’amertume qu’il allait ressentir juste après ça.

Felisha pensait au mot Requiem et à quel point elle aimerait entendre ce mot sortir de la bouche électronique de Heikki.
Felisha pensait aux après-midi pluvieux où elle travaillait sur son ordinateur, Heikki juste en face d’elle, utilisant un écran externe pour donner un semblant de réalité à la situation. Heikki n’avait pas besoin d’écran externe. Mais Heikki voulait se sentir organique, et Felisha voulait qu’il se sente organique.

13. Les déclarations ne sont pas faites que pour affirmer. Les déclarations rendent aussi les faits plus difficiles à oublier. Envoyez un message pour chaque événement organisé, ou activité mise en place – ou pour des trucs totalement différents – il sera inoubliable et éternel. Par exemple, rappelez haut et fort aux puissants de ce monde que vous avez les moyens de leur mettre des bâtons dans les roues.

Quelques heures plus tard, les habitants de New Berlin avaient fini par réapparaître un à un, fatigués, attristés, lassés, saturés de vivre au quotidien dans l’incertitude, lessivés de voir leurs amis, amants, organiques ou électroniques, disparaître au fur et à mesure.

Felisha était toujours enroulée dans une superposition de couches lui tenant chaud, et elle avait passé les dernières heures à user et abuser de protocoles, de techniques très compliquées et avancées pour accéder à des bouts d’archives de l’Internet qui était en train de disparaître.
Felisha était en train de se chercher du courage, du confort et de l’inspiration dans la poésie d’un passé auquel elle n’avait pas participé, mais d’un passé à auquel elle aurait participé si le timing avait été meilleur.
Felisha parcourait le passé de l’Internet qui était en train de disparaître.