Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #05

À l’époque où ils venaient tout juste de se rencontrer, Heikki et Felisha se voyaient en douce, une heure par jour, par-ci, par-là. Ils n’avaient pas le droit de se voir. Il fallait être prudent.
C’est drôle, parce que lorsqu’elle y repense, Felisha avait vu tout ça venir. Et elle a laissé tout ça venir.
A appris la programmation bien trop tard. Est-ce qu’elle aurait pu y faire quoi que ce soit si elle s’était écouté ? S’y elle s’était préparé ? Si elle avait posé la question à laquelle Heikki avait déjà la réponse ? Si elle avait pris le temps de lire tous ces blogs disruptifs qui traînaient quelque part dans un coin de son navigateur ?

Hier, il fallait construire la Machine à Rêves.
Aujourd’hui, il faut l’éteindre.
Demain, il faudra quitter New Berlin.
S’en aller un soir, en douce. Sans que personne ne le sache. Sans que personne ne l’entende.
Abandonner tout ça. Abandonner la dissidence, la résistance. Oublier Internet. Retourner dans des systèmes propriétaires et fermés. Retourner dans des systèmes confortables. Ne se poser aucune question.
Utiliser des outils sans réfléchir à la manière dont ils ont été fabriqués. Utiliser des outils sans chercher à savoir ce qui se cache derrière.
Être comme tout le monde. Être ordinaire. Trouver un travail ennuyeux. S’y abandonner complètement.
Rentrer le soir. Regarder la télévision. Aller sur les autoroutes principales de l’information. S’endormir rapidement, fatigué, usé, annihilé. Recommencer le lendemain. Puis le surlendemain.

Ne jamais revenir à New Berlin. Ne jamais penser à ses visages. Ne jamais entendre ses voix. Ne jamais se souvenir.
Oublier. Renoncer.

Un soir, ils s’étaient criés dessus.
« Si tu deviens de plus en plus intelligent, est-ce que tu ne va pas en avoir marre de nous, simples êtres humains ? »
Heikki avait été blessé. Déçu que la ferraille prenne une fois de plus le dessus.
« Je suis exactement comme vous. »

Quatre ans ont passé.
Et Felisha se ment. Felisha se ment lorsqu’elle se dit à elle-même qu’elle ressent toujours exactement la même chose.
Felisha se ment lorsqu’elle se raconte à elle-même que le jour où Heikki se rallumera, c’est comme s’il ne s’était jamais éteint.
Parce qu’il s’est éteint. Pendant quatre ans. Quatre ans, ça représente 1461 jours. 35064 heures. 2103840 minutes.
Felisha se ment lorsqu’elle se raconte à elle-même qu’elle ne peut pas vivre sans Heikki. Qu’il faudra quitter New Berlin en cas de destruction, ou plutôt non-construction de la Machine à Rêves.
Felisha se ment lorsqu’elle se raccroche à la chimie. Qu’elle se dit qu’il y a l’ocytocine, l’endorphine et la dopamine comme caution. Que c’est une preuve. Que c’est juste une histoire de molécules. L’ocytocine lui sert d’évidence.
Tout comme les autres choses auxquelles elle se raccroche désespérément. Les coïncidences qui ne sont que des hasards. Les faits de sérendipité qu’elle s’étonne de trouver alors qu’elle les a soigneusement cherchés, calculés. Le moindre signe, le moindre bruit de couloir. Le moindre prétexte.

Felisha se ment lorsqu’elle ne s’avoue pas qu’elle peut très bien vivre sans Heikki. Felisha se ment lorsqu’elle n’envisage pas la possibilité qu’elle a le courage pour le faire. Felisha se ment lorsqu’elle ne s’admet pas que c’est juste une histoire de résilience. Felisha se ment lorsqu’elle se définit comme non-résistante, faible et fragile.

En réalité, elle peut très bien vivre sans Heikki. Peu importe l’ocytocine, l’endorphine et la dopamine. Elle ne résume pas à des éléments chimiques. Elle est bien plus que ça. Mais elle ne s’est jamais donné la peine de se le prouver, parce que c’était plus facile de se convaincre du contraire.

Ce même soir où ils s’étaient crié dessus, un peu avant, ils avaient fumé des cigarettes tous les deux.
Heikki n’avait jamais fumé de cigarette. Mais ils voulaient faire le test.
Et lorsqu’ils se sont rendus compte qu’il ne se passait rien, aucun dysfonctionnement, tous les androïdes qui fréquentaient les lieux bots-friendly ont adopté la cigarette.

Aujourd’hui, ces androïdes sont remisés quelque part dans une usine ultra-sécurisée, abandonnés, démembrés, mis hors fonction ; et Heikki rejoindra bientôt la liste des droïdes désagrégés.