Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #04

Voilà plusieurs semaines que je réfléchissais à faire quelque chose de récurrent le 18. C’est une date random, prise au pif. Peut-être parce que le chiffre me plaît. Depuis quelques temps déjà, je réfléchis à la manière de travailler le perfectionnisme, de l’adoucir, de l’aplatir, de le corriger. Appuyer sur le bouton Envoyer. Arrêter de réfléchir et publier. Arrêter de penser et agir.
Voilà la démarche.

Tous les 18 du mois, je ferai de mon mieux pour écrire un truc. Je dis bien un truc et non une histoire. Je ne sais pas si ce sera une histoire. Il y a bien des personnages que j’ai envie de découvrir. Des thématiques sur lesquelles j’aimerais réfléchir. Mais surtout, il y a ce besoin de poser des mots quelque part.
Voilà le contrat.

Je ne sais pas où je vais. Il y aura un lieu, une temporalité, un endroit, ce sera New Berlin. Mais c’est la seule chose que je m’impose. Alors il risque d’y avoir des incohérences. Ça risque de ne ressembler à rien. Et de ne pas être intéressant. Mais il faut que je m’en foute. Il faut que je fasse ce truc. Pour expérimenter. Pour bidouiller. Pour créer. Il n’y a pas d’enjeu. Et il faut que le contrat soit établi dès le début. Pour qu’il n’y ait pas de tromperie sur la marchandise. Pour qu’il n’y ait pas d’enjeu, pas d’attentes, pas de pression.
Voilà la démarche, voilà le contrat.
Ce sera les Chroniques chaotiques de New Berlin, et ceci est le quatrième fragment.

Pour lire le premier fragment, c’est par ici : Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #01
Pour lire le second fragment, rendez-vous à cette adresse : Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #02
Pour lire le troisième fragment, rendez-vous à cette adresse : Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #03

 

Ils sont assis, avachis, accroupis. Ils sont en pleine ébullition. Voilà longtemps qu’ils n’avaient pas pris le temps d’être là, tous ensemble, créatifs et enthousiastes.
À New Berlin, habituellement, chacun fait ce qu’il veut où il veut quand il veut. Du moins, quand il n’est pas occupé à son poste.

New Berlin est un squat. Le dernier des derniers. Et chacun a son propre rôle.
Il y a ceux qui montent la garde. Ceux qui s’occupent du réseau local. Ceux qui font à manger.
Il y a les veilleurs, les faiseurs, les analyseurs. Il y a ceux qui font, et ceux qui réfléchissent.
Felisha est au milieu de tout ça. Elle n’a pas vraiment de poste parce que a fait pété les scores à la méritocratie. Felisha n’est pas la plus compétente avec la technique. Mais elle est celle qui apprend le plus vite. Celle qui est la plus déterminée.
Felisha n’est pas la plus au point sur les stratégies de New Berlin. Mais elle est celle qui a le plus de contacts. Felisha était dans l’annuaire, à l’époque où il y avait encore un annuaire.
Felisha est la papesse de New Berlin. Parce qu’elle a vu l’endroit tomber en ruines. Et parce qu’elle est restée quand tous les autres sont partis.
Felisha n’a pas de bras droit. D’ailleurs, elle n’a pas envie d’être la patronne. Felisha ne croit pas aux notions de hiérarchie, supériorité ou autres concepts d’autorité. Felisha ne croit pas non plus à la méritocratie.

Et pourtant, ce rôle, elle a fini par s’y faire parce qu’ils ont bien voulu le lui donner. Implicitement. Ils ont commencé par lui demander son avis sur toutes les décisions importantes. Sur l’organisation du lieu. Et puis ils sont devenues protocolaires. Ont cessé de passer à l’improviste.
Felisha ne veut pas assouvir de pouvoir sur New Berlin. Elle ne veut pas être réveillée en plein milieu de la nuit parce qu’il y a des rôdeurs dans le coin. Elle ne veut pas être consultée sur toutes les décisions.
Felisha ne veut pas être admirée. L’admiration est une forme de soumission à ses yeux. Felisha ne veut pas être traitée avec le plus grand des respects. Felisha veut être traitée comme les autres. Felisha n’est pas New Berlin. Ils/elles sont New Berlin.
Felisha ne veut pas être le visage de New Berlin. New Berlin n’a pas de visage. C’est une entité protéiforme.

 

Et ce soir, New Berlin est agité. Ils parlent de reconstruire Internet. Fiévreux, ils dessinent des schémas sur des grandes feuilles de papier. Font des liste de protocoles.
Il faut accélérer la création de la Machine. Il faut rentrer en production. Puis en distribution. Il faut qu’on recrute.
Il faut qu’on fasse une copie d’Internet. Il nous faut plus de serveurs. Il faut qu’on rentre en contact avec les autres. Il faut qu’on se rassemble tous à New Berlin.

 

« Il faut faire venir tout le monde ici. »
Mais tout le monde, au final, ce n’est plus grand monde.
Les autres ont soit disparus, soit été embauchés ailleurs, soit jetés en prison.
Qui peut encore prendre part à New Berlin ? Qui est encore digne de confiance pour New Berlin ?
Et ça, les stratégistes l’ont bien compris. Ils commencent à hausser le ton. Font des prévisions sur les risques de trahison.
Il faut refaire l’annuaire. Il faut commencer par ça. Il faut d’abord savoir avec qui on peut faire quelque chose. Pas commencer par faire quelque chose et puis voir qui suit.
New Berlin s’est cassé parce que les gens ont cessé de se faire confiance.

« Mais on n’a pas le temps de faire ça, il faut le faire maintenant ! »
Felisha repense à sa toute première fois à New Berlin.
Musique analogique. Les gens sont ralentis. Fumée verte. Fumée jaune. Fumée de cigarettes.
Partout, de la fumée. Il faut hurler pour parler.
New Berlin s’est cassé parce que c’est devenu un lieu de résistance dangereux et non plus un simple lieu de célébration des technologies dissidentes.

 

Quelqu’un prononce le mot Heikki et tous les regards se tournent vers Felisha.
Ils veulent savoir où elle en est. Ils ont lu la documentation, mais ils veulent l’entendre de sa propre voix.
Et Felisha est obligée de le dire.

C’est ici et maintenant qu’elle doit le dire.
Elle doit le dire parce qu’ils ont le droit de savoir.
Parce qu’Heikki n’est pas juste son androïde à elle. Heikki n’est pas juste son amant électronique.
Heikki est devenu bien plus que ça.
Ils en ont besoin autant qu’elle, si ce n’est plus.

Felisha réfléchit au serveur. Aux bouts de câbles. À la carte-mère.
Felisha pense très fort au mort fork.
C’est le premier mot auquel elle pense lorsqu’elle se lève.
Fork (au sens de dérivation ou scission, vient du français « fourche » prononcé « fourke », les anglais ont conservé cette ancienne prononciation) désigne un objet (au sens large, cela peut être un projet) ayant une racine commune avec un second.
C’est le dernier mot auquel elle pense quand elle s’endort le soir. Et lorsqu’elle se réveille en plein milieu de la nuit, elle se réveille en plein milieu du fork.
Ce mot peut également être employé comme synonyme d’objet dérivé.

Mais il faut qu’elle cesse de penser au mot fork. Il faut qu’elle cesse de s’y accrocher désespérément. Parce qu’elle a l’intuition que son amant électronique ne sera plus qu’un vieil amant. Que tout ce qui s’est passé n’existera plus.
Que trop d’années ont passé. Trop de bidouilles se sont rajoutées les unes sur les autres.
Qu’il n’existe pas de fork possible.

C’est à cause du serveur. Des mises à jour.
Felisha n’a pas vraiment la main sur Heikki parce que quelque part, il y a un fichier sur un serveur, dans un data center. Et c’est à cause de ce fichier sur ce serveur dans ce data center que Felisha ne peut pas avoir la main sur Heikki.
Quelque part dans le monde, il y a un câble. Une baie. Un rack. Et dedans, il y a Heikki.
Heikki est quelque part dans un câble. Heikki est quelque part dans une baie.

 

Felisha doit leur dire, maintenant. Elle ne s’y est pas préparé. Mais il faut le faire.
Alors elle serre le point, ravale ses larmes et dit, tout doucement, en baissant les yeux :
« Heikki n’existe plus. Il faut tout reconstruire. »

Felisha doit en prendre conscience, maintenant. Elle doit l’affirmer à elle, pas aux autres.
Il est temps d’éteindre La Machine à Rêves. La Machine à Rêves n’a jamais existé ailleurs que dans son esprit.