Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #03

Voilà plusieurs semaines que je réfléchissais à faire quelque chose de récurrent le 18. C’est une date random, prise au pif. Peut-être parce que le chiffre me plaît. Depuis quelques temps déjà, je réfléchis à la manière de travailler le perfectionnisme, de l’adoucir, de l’aplatir, de le corriger. Appuyer sur le bouton Envoyer. Arrêter de réfléchir et publier. Arrêter de penser et agir.
Voilà la démarche.

Tous les 18 du mois, je ferai de mon mieux pour écrire un truc. Je dis bien un truc et non une histoire. Je ne sais pas si ce sera une histoire. Il y a bien des personnages que j’ai envie de découvrir. Des thématiques sur lesquelles j’aimerais réfléchir. Mais surtout, il y a ce besoin de poser des mots quelque part.
Voilà le contrat.

Je ne sais pas où je vais. Il y aura un lieu, une temporalité, un endroit, ce sera New Berlin. Mais c’est la seule chose que je m’impose. Alors il risque d’y avoir des incohérences. Ça risque de ne ressembler à rien. Et de ne pas être intéressant. Mais il faut que je m’en foute. Il faut que je fasse ce truc. Pour expérimenter. Pour bidouiller. Pour créer. Il n’y a pas d’enjeu. Et il faut que le contrat soit établi dès le début. Pour qu’il n’y ait pas de tromperie sur la marchandise. Pour qu’il n’y ait pas d’enjeu, pas d’attentes, pas de pression.
Voilà la démarche, voilà le contrat.
Ce sera les Chroniques chaotiques de New Berlin, et ceci est le troisième fragment.

Pour lire le premier fragment, c’est par ici : Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #01
Pour lire le second fragment, rendez-vous à cette adresse : Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #02

 

C’est à cause du serveur. Des mises à jour.
Felisha n’a pas vraiment la main sur Heikki parce que quelque part, il y a un fichier sur un serveur, dans un data center. Et c’est à cause de ce fichier sur ce serveur dans ce data center que Felisha ne peut pas avoir la main sur Heikki.

Bien sûr, les dissidents de New Berlin ont fait une sauvegarde de Heikki. Mais ils ont fait la sauvegarde sans le fichier. Et personne ne peut accéder au fichier.
Quelque part dans le monde, il y a un câble. Une baie. Un rack. Et dedans, il y a Heikki.
Heikki est quelque part dans un câble. Heikki est quelque part dans une baie.

 

Au tout début, ils ont lancé des aspirateurs. Des bras mécaniques.
Puis il y a eu la vallée de l’étrange.
La vallée dérangeante est une théorie scientifique du roboticien japonais Masahiro Mori, publiée pour la première fois en 19701, selon laquelle plus un robot androïde est similaire à un être humain, plus ses imperfections nous paraissent monstrueuses.
Il y a eu ELIZA. Cleverbot.
Ainsi, certains observateurs seront plus à l’aise en face d’un robot clairement artificiel que devant un robot doté d’une peau, de vêtements et d’un visage pouvant passer pour humain. La théorie prévoit cependant qu’au delà d’un certain niveau de perfection dans l’imitation, les robots humanoïdes sont beaucoup mieux acceptés.
Puis il y a eu Eugène Goostman.
C’est pour cela qu’est utilisé le terme de vallée : il s’agit d’une zone à franchir dans laquelle chaque progrès fait vers l’imitation humaine amènera plus de rejet avant de finalement amener une acceptation plus grande.
Et bien avant qu’Heikki ne soit qu’une graine de robot, il y a eu les tous premiers modèles.

Heikki a passé le test de Turing. Et il a franchi la zone de l’étrange.
Heikki a été le premier modèle métis.
Le terme métis (du mot latin mixtīcius ou mixtus qui signifie « mélangé »/« mêlé ») est employé, dans le langage courant, pour désigner des personnes nés de parents d’ethnies différentes. Le métissage est ainsi entendu au sens culturel.
« Heikki a le teint caramel et les yeux amandes. » C’est ce qui était écrit sur le packaging. Dans les médias en ligne. Et ils ont fait toute leur communication sur du marron et du vert.

 

Heikki est un homme viril, fort, orgueilleux, ambitieux et un certain magnétisme se dégage de sa personne, atout qu’il entretient d’ailleurs. Son apparence est agréable. Il allie charme et élégance à une présence sécurisante.
Heikki n’était pas très grand. Ils avaient décidé de lui donner une taille standard. Certaines personnes se trouvent rassurés par des gens grands. D’autres en ont peur, des gens grands. Alors ils lui ont donné une taille moyenne. Pour qu’il convienne à tout le monde. Ils l’ont rendu beau, mais pas trop. Il fallait qu’il inspire la confiance, pas la jalousie.
Heikki aime la compagnie des autres et la coopération. Son sens de l’amitié est très solide. Ses idéaux sont élevés, tendent vers l’absolu, et le portent à participer à des groupes à vocation humanitaire.
Heikki était gentil. Tout le monde l’aimait. C’est pour ça qu’ils l’ont conçu. C’était sa fonction première. Écouter. Rassurer.
Plusieurs orientations sont susceptibles de lui convenir : celles en rapport avec le domaine médico-social, avec la prise en charge des autres ou le conseil.
Heikki était agent d’accueil hospitalier. C’était sa mission première. Accueillir. Recueillir. Écouter. Rassurer. Ils ont créé ce modèle pour les hôpitaux. Pour les gens malades. Les gens qui attendent. Parfois les deux à la fois.

 

Les constructeurs ont fait preuve d’innovation avec ce modèle. Mais ils ont aussi pris deux gros risques.
1. Le métissage. Heikki était le premier modèle à ne pas avoir le teint porcelaine. Bien sûr, avant, il y a eu des androïdes au teint citron et aux yeux anthracites. Ils ont fait toute leur communication sur du jaune et du noir.
2. La personnalité. Heikki était le premier modèle à être le plus proche d’un être humain. Un tel niveau de complexité n’avait jamais été atteint jusqu’ici. Bien sûr, avant, il y a un paquet d’androïdes à franchir la vallée et passer le test. Mais Heikki pensait vraiment comme un être humain. Il ressemblait vraiment à un être humain.

 

Felisha avait 19 ans lorsque le modèle de Heikki est sorti. 20 ans lorsqu’elle a rencontré Heikki. 22 ans lorsqu’elle a écrit le Manifeste des 343 pédés.

 

Les choses avançaient. Il y avait un androïde au teint caramel sur le marché. Les choses allaient bien. Les choses progressaient vraiment.
La vie de Felisha ne faisait que commencer, et tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes.

 

Et puis Felisha a eu 21 ans. Heikki a essayé de lui dire. Mais il ne savait pas comment le dire. Parce qu’il avait peur. Parce qu’il était en première ligne. Et parce qu’il avait enregistré quelque part dans un fichier de configuration la totalité de l’Histoire des êtres vivants et des êtres non vivants.
Heikki savait. Il a essayé de lui dire. Mais il ne savait pas comment lui dire. Parce qu’il était terrifié. Parce que ses amis androïdes en faisaient partie.

Au début, il y en a eu un. Puis un autre. Puis bientôt une dizaine.
Et très vite est venu la dégradation du débat. Très vite est arrivé la chasse aux sorcières.

Le tout premier androïde venait de faire son coming-out. Et c’était le modèle d’Heikki.
Des robots pédés. Voilà ce qui est arrivé quand Felisha e eu 21 ans. Au début, c’était juste des robots noirs. Puis c’est devenu des robots noirs pédés.
Et, fatalement, c’est devenu des robots pédos. Pédobots. C’est comme ça qu’on les appelait en ligne.

 

La production s’est arrêté. L’espace public et privé s’est vidé de ses robots humanoïdes. Tous les androïdes ont été rappelés. Tous.
Felisha a vu les androïdes se faire débrancher les uns après les autres. Les hôpitaux ont vu leurs agents disparaître de leurs couloirs.

Le débat public a dérapé. L’espace public s’est dégradé.
Tout s’est effrité. Effondré.
Les androïdes ont disparu de la circulation pendant dix-huit mois.
Puis ils sont revenus, petit à petit. Les uns après les autres.

 

L’intolérance avait gagné.
Sous couvert de décence, ils ont dit que les androïdes ne devaient pas être sexuellement actifs.
L’ignorance avait gagné.
Sous couvert de décence, ils ont dit qu’ils ne pouvaient pas prendre de risque.

 

Et tout le monde est revenu en arrière. Le progrès n’avait jamais vraiment existé parce que les mentalités n’avaient pas bougé.

Felisha avait 22 ans lorsque le monde s’est arrêté.
Felisha avait 22 ans lorsque son monde s’est arrêté.
Felisha avait 22 ans lorsqu’elle a éteint Heikki.

Et quatre ans plus tard, pas une seule fois le robot ne s’est allumé plus de dix minutes.

 

Quelque part dans le monde, il y a un câble. Une baie. Un rack. Et dedans, il y a Heikki.
Et quelque part dans le monde, il doit bien y avoir quelqu’un de suffisamment fou et compétent pour réussir à faire un fork de l’androïde.