Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #02

Voilà plusieurs semaines que je réfléchissais à faire quelque chose de récurrent le 18. C’est une date random, prise au pif. Peut-être parce que le chiffre me plaît. Pourtant j’ai horreur des chiffres. J’ai pensé à des playlists. Puis j’ai pensé à New Berlin. Comment l’écrire. Comment ne pas l’écrire. Quoi en faire. Des bouts de discussion sur un chat IRC sur un Internet alternatif. Ce document sur mon bureau qui s’intitule Il n’y a pas d’enjeu.odt.
Ce sera tout ça à la fois. Depuis quelques temps déjà, je réfléchis à la manière de travailler le perfectionnisme, de l’adoucir, de l’aplatir, de le corriger. Appuyer sur le bouton Envoyer. Arrêter de réfléchir et publier. Arrêter de penser et agir.
Voilà la démarche.

Tous les 18 du mois, je ferai de mon mieux pour écrire un truc. Je dis bien un truc et non une histoire. Je ne sais pas si ce sera une histoire. Il y a bien des personnages que j’ai envie de découvrir. Des thématiques sur lesquelles j’aimerais réfléchir. Mais surtout, il y a ce besoin de poser des mots quelque part. Et ce besoin, il revient régulièrement. Trop régulièrement pour l’ignorer.
Il faut que je pose des mots quelque part, peu importe ce que sont ces mots, peu importe ce qu’il y a derrière (il y a d’autres personnes pour déchiffrer ça).
Voilà le contrat.

Je ne sais pas où je vais. Il y aura un lieu, une temporalité, un endroit, ce sera New Berlin. Mais c’est la seule chose que je m’impose. Alors il risque d’y avoir des incohérences. Ça risque de ne ressembler à rien. Et de ne pas être intéressant. Mais il faut que je m’en foute. Il faut que je fasse ce truc. Pour expérimenter. Pour bidouiller. Pour créer. Il n’y a pas d’enjeu. Et il faut que le contrat soit établi dès le début. Pour qu’il n’y ait pas de tromperie sur la marchandise. Pour qu’il n’y ait pas d’enjeu, pas d’attentes, pas de pression.
Voilà la démarche, voilà le contrat.
Ce sera les Chroniques chaotiques de New Berlin, et ceci est le second fragment.
Pour lire le premier fragment, c’est par ici : Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #01

 

Il y a des rumeurs qui ont commencé à se propager dans les quartiers de New Berlin. Avant ça, les rumeurs ont commencé à se propager dans les couloirs du parlement. Bientôt, elles commenceront à se propager dans les pages de magazines indépendants distribués sous le manteau. Puis les rumeurs alimenteront les blogs conspirationnistes. Les blogs conspirationnistes parleront d’un nouvel nouvel ordre mondial. Les politiciens parleront du retour de Davos. Les journalistes annonceront la fin prochaine de la presse indépendante. Et les dissidents de New Berlin débattront sur technologies qu’il faudra utiliser pour sauver le monde.

Ils vont fusionner. Ils vont fusionner, tous ensemble, pour devenir un monstre énorme que plus personne ne pourra contrôler. Ils vont devenir une entité toute puissante et plus rien ne pourra les arrêter.
Ils arrêteront de travailler avec les gouvernements. Érigeront leurs propres règles. Revendront les données personnelles au plus offrant.

 

Ce soir, New Berlin est agité. Ils parlent de reconstruire Internet. Fiévreux, ils dessinent des schémas sur des grandes feuilles de papier. Font des liste de protocoles.
Il faut accélérer la création de la Machine. Il faut rentrer en production. Puis en distribution. Il faut qu’on recrute.
Il faut qu’on fasse une copie d’Internet. Il nous faut plus de serveurs. Il faut qu’on rentre en contact avec les autres. Il faut qu’on se rassemble tous à New Berlin.

La Machine n’a pas encore de nom. Personne n’est d’accord. Personne n’est d’accord sur le nom. Personne n’est d’accord sur ses fonctions ni ses buts. Sur sa finalité. Mais tous se sont mis d’accord sur la notion de sub-espace.
Et ce soir, tous se mettent d’accord sur ses fonctions, ses buts et sa finalité. La Machine sera l’Internet. La Machine sera l’Internet tel qu’il a été créé des décennies plus tôt. Libre et ouvert.

 

Internet ne va pas disparaître. Votre vision du monde est binaire.
Voilà ce que pense Felisha, observant la scène d’en haut, une cigarette au coin des lèvres.
Voilà plusieurs jours que personne n’a vu Felisha errer à New Berlin, parce que Felisha se terre dans son appartement pour avancer sur la documentation.
Voilà plusieurs jours que tous s’interrogent sur Felisha. Voilà plusieurs jours qu’ils s’inquiètent. Ils en parlent le soir, à voix basse. Des fois, ils pleurent. Parce qu’ils se souviennent de l’époque où ils ont rencontré Felisha, puis Heikki.

 

Felisha se souvient de l’odeur du plastique. Du matériel ouvert. Des imprimantes 3D. Du code ouvert. De la technologie ouverte et des communautés derrière ces technologies.
Felisha se souvient des rires. Des nuits entières à fabriquer des trucs. Felisha se souvient de l’enthousiasme et de la créativité.
Puis tout ça a disparu comme dans un grand boom.

Internet va disparaître. C’est évident. Ce n’est pas votre vision du monde qui est binaire. C’est le monde qui est binaire.

 

Pourtant, Felisha n’a jamais voulu croire aux scénarios catastrophiques annonçant la fin du réseau. À la censure, elle répliquait par une foi absolue en l’être humain et sa capacité à faire entendre sa voix pour amoindrir les mesures de censure.
Au démantèlement de réseaux clandestins, elle répliquait par une foi absolue en l’être humain et sa capacité à ouvrir de nouveaux réseaux clandestins.
Aux grandes lois visant à combattre le terrorisme, Felisha répliquait par une foi absolu en l’être humain à expliquer avec pédagogie que ces lois étaient liberticides et inutiles.

Felisha n’a jamais cru à la littérature d’anticipation. Ni aux films de science-fiction produits des les années 1980. Ni aux jeux vidéo cyberpunks. Felisha n’a jamais cru à la dystopie. Felisha a cru en l’être humain. Et ça a marché pendant un certain temps.

Puis ce temps s’est effrité pour laisser place à des jours plus sombres. Au lieu de s’amplifier, la contestation s’est dispersée. La lutte est devenue interne. Les réseaux se sont révoltés les uns contre les autres, puis se sont retournés contre eux-mêmes.
L’insurrection qui vient s’est éteinte. Et New Berlin a été décimée.

 

Mais Internet ne va pas disparaître. Parce que Felisha décide d’accorder une dernière chance à sa foi. Felisha décide d’accorder une dernière chance à l’être humain. Parce qu’Internet est avant tout un réseau de gens, de visages et d’histoires. Parce qu’Internet n’a jamais été un simple réseau de câbles sous-marins et de protocoles de transfert de données.

 

Et Felisha descend dans les quartiers embrumés et enfumés de New Berlin.