Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #02

Il y a des rumeurs qui ont commencé à se propager dans les quartiers de New Berlin. Avant ça, les rumeurs ont commencé à se propager dans les couloirs du parlement. Bientôt, elles commenceront à se propager dans les pages de magazines indépendants distribués sous le manteau. Puis les rumeurs alimenteront les blogs conspirationnistes. Les blogs conspirationnistes parleront d’un nouvel nouvel ordre mondial. Les politiciens parleront du retour de Davos. Les journalistes annonceront la fin prochaine de la presse indépendante. Et les dissidents de New Berlin débattront sur technologies qu’il faudra utiliser pour sauver le monde.

Ils vont fusionner. Ils vont fusionner, tous ensemble, pour devenir un monstre énorme que plus personne ne pourra contrôler. Ils vont devenir une entité toute puissante et plus rien ne pourra les arrêter.
Ils arrêteront de travailler avec les gouvernements. Érigeront leurs propres règles. Revendront les données personnelles au plus offrant.

 

Ce soir, New Berlin est agité. Ils parlent de reconstruire Internet. Fiévreux, ils dessinent des schémas sur des grandes feuilles de papier. Font des liste de protocoles.
Il faut accélérer la création de la Machine. Il faut rentrer en production. Puis en distribution. Il faut qu’on recrute.
Il faut qu’on fasse une copie d’Internet. Il nous faut plus de serveurs. Il faut qu’on rentre en contact avec les autres. Il faut qu’on se rassemble tous à New Berlin.

La Machine n’a pas encore de nom. Personne n’est d’accord. Personne n’est d’accord sur le nom. Personne n’est d’accord sur ses fonctions ni ses buts. Sur sa finalité. Mais tous se sont mis d’accord sur la notion de sub-espace.
Et ce soir, tous se mettent d’accord sur ses fonctions, ses buts et sa finalité. La Machine sera l’Internet. La Machine sera l’Internet tel qu’il a été créé des décennies plus tôt. Libre et ouvert.

 

Internet ne va pas disparaître. Votre vision du monde est binaire.
Voilà ce que pense Felisha, observant la scène d’en haut, une cigarette au coin des lèvres.
Voilà plusieurs jours que personne n’a vu Felisha errer à New Berlin, parce que Felisha se terre dans son appartement pour avancer sur la documentation.
Voilà plusieurs jours que tous s’interrogent sur Felisha. Voilà plusieurs jours qu’ils s’inquiètent. Ils en parlent le soir, à voix basse. Des fois, ils pleurent. Parce qu’ils se souviennent de l’époque où ils ont rencontré Felisha, puis Heikki.

 

Felisha se souvient de l’odeur du plastique. Du matériel ouvert. Des imprimantes 3D. Du code ouvert. De la technologie ouverte et des communautés derrière ces technologies.
Felisha se souvient des rires. Des nuits entières à fabriquer des trucs. Felisha se souvient de l’enthousiasme et de la créativité.
Puis tout ça a disparu comme dans un grand boom.

Internet va disparaître. C’est évident. Ce n’est pas votre vision du monde qui est binaire. C’est le monde qui est binaire.

 

Pourtant, Felisha n’a jamais voulu croire aux scénarios catastrophiques annonçant la fin du réseau. À la censure, elle répliquait par une foi absolue en l’être humain et sa capacité à faire entendre sa voix pour amoindrir les mesures de censure.
Au démantèlement de réseaux clandestins, elle répliquait par une foi absolue en l’être humain et sa capacité à ouvrir de nouveaux réseaux clandestins.
Aux grandes lois visant à combattre le terrorisme, Felisha répliquait par une foi absolu en l’être humain à expliquer avec pédagogie que ces lois étaient liberticides et inutiles.

Felisha n’a jamais cru à la littérature d’anticipation. Ni aux films de science-fiction produits des les années 1980. Ni aux jeux vidéo cyberpunks. Felisha n’a jamais cru à la dystopie. Felisha a cru en l’être humain. Et ça a marché pendant un certain temps.

Puis ce temps s’est effrité pour laisser place à des jours plus sombres. Au lieu de s’amplifier, la contestation s’est dispersée. La lutte est devenue interne. Les réseaux se sont révoltés les uns contre les autres, puis se sont retournés contre eux-mêmes.
L’insurrection qui vient s’est éteinte. Et New Berlin a été décimée.

 

Mais Internet ne va pas disparaître. Parce que Felisha décide d’accorder une dernière chance à sa foi. Felisha décide d’accorder une dernière chance à l’être humain. Parce qu’Internet est avant tout un réseau de gens, de visages et d’histoires. Parce qu’Internet n’a jamais été un simple réseau de câbles sous-marins et de protocoles de transfert de données.

 

Et Felisha descend dans les quartiers embrumés et enfumés de New Berlin.