Chroniques chaotiques de New Berlin, Fragment #01

Nous sommes le 18 décembre. Décembre, ce n’est pas important, mais le 18, ça l’est. Voilà plusieurs semaines que je réfléchis à faire quelque chose de récurrent le 18. C’est une date random, prise au pif. Peut-être parce que le chiffre me plaît. Pourtant j’ai horreur des chiffres. J’ai pensé à des playlists. Puis j’ai pensé à New Berlin. Comment l’écrire. Comment ne pas l’écrire. Quoi en faire. Des bouts de discussion sur un chat IRC sur un Internet alternatif. Ce document sur mon bureau qui s’intitule Il n'y a pas d'enjeu.odt.
Ce sera tout ça à la fois. Depuis quelques temps déjà, je réfléchis à la manière de travailler le perfectionnisme, de l’adoucir, de l’aplatir, de le corriger. Appuyer sur le bouton Envoyer. Arrêter de réfléchir et publier. Arrêter de penser et agir.
Voilà la démarche.

Tous les 18 du mois, je ferai de mon mieux pour écrire un truc. Je dis bien un truc et non une histoire. Je ne sais pas si ce sera une histoire. Il y a bien des personnages que j’ai envie de découvrir. Des thématiques sur lesquelles j’aimerais réfléchir. Mais surtout, il y a ce besoin de poser des mots quelque part. Et ce besoin, il revient régulièrement. Trop régulièrement pour l’ignorer.
Il faut que je pose des mots quelque part, peu importe ce que sont ces mots, peu importe ce qu’il y a derrière (il y a d’autres personnes pour déchiffrer ça).
Voilà le contrat.

Je ne sais pas où je vais. Il y aura un lieu, une temporalité, un endroit, ce sera New Berlin. Mais c’est la seule chose que je m’impose. Alors il risque d’y avoir des incohérences. Ça risque de ne ressembler à rien. Et de ne pas être intéressant. Mais il faut que je m’en foute. Il faut que je fasse ce truc. Pour expérimenter. Pour bidouiller. Pour créer. Il n’y a pas d’enjeu. Et il faut que le contrat soit établi dès le début. Pour qu’il n’y ait pas de tromperie sur la marchandise. Pour qu’il n’y ait pas d’enjeu, pas d’attentes, pas de pression.
Voilà la démarche, voilà le contrat.
Ce sera les Chroniques chaotiques de New Berlin, et ceci est le premier fragment.

 

Musique électronique. Les gens sont ralentis. Fumée rose. Fumée bleue. Fumée de cigarettes. Partout, de la fumée. Il faut crier pour parler.
Felisha est amoureuse. Felisha a 20 ans. Elle n’a jamais entendu parler de rétro-ingénierie. Elle ne sait pas ce qu’il y a dans son ordinateur. Elle ignore qu’il existe plusieurs langages pour parler à des machines. Tout ce qui l’intéresse, c’est de savoir quel sera le prochain vinyle qui passera.

New Berlin, lieu de célébration clandestin des technologies analogiques. Felisha y est arrivée par hasard, par ennui, par envie. Felisha y est arrivé par curiosité. Parce qu’un jour, quelqu’un a laissé un mot griffonné sur un papier, avec une adresse. Parce qu’un jour, quelqu’un a chiffonné un bout de papier au lieu de le jeter.

Et c’est comme ça que Felisha et Heikki ont découvert New Berlin.

Musique analogique. Les gens sont ralentis. Fumée verte. Fumée jaune. Fumée de cigarettes.
Partout, de la fumée. Il faut hurler pour parler.
Heikki est amoureux. Il n’a pas d’âge. Il n’en aura jamais. Le fait qu’Heikki soit amoureux, c’est une erreur quelque part dans une ligne de code. Heikki a été conçu pour ne pas subir de rétro-ingénierie. Heikki est écrit dans un langage de programmation propriétaire. Heikki est construit avec du matériel propriétaire. Heikki ne sait pas qu’il y a un erreur quelque part dans une ligne de code. Mais Heikki sait qu’il ne devrait pas être amoureux, et que personne ne doit le savoir.

New Berlin, lieu de célébration des technologies dissidentes. Heikki y est arrivé parce que Felisha y arrivée par hasard, par ennui, par envie. Parce qu’un jour, Felisha a trouvé un bout de papier chiffonné qui aurait dû être jeté.

Et c’est comme ça qu’Heikki et Felisha sont restés à New Berlin.

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Aujourd’hui, Felisha a 26 ans. Felisha vit enterrée avec d’autres habitants de New Berlin, d’autres dissidents. Elle dispose d’un appartement pour elle toute seule. Un appartement où elle peut faire deux-trois soudures lorsque la nuit tombe, en fumant un joint. Un appartement où elle peut souder jusqu’au petit matin en fumant une dernière cigarette à la fenêtre.
Et souvent, en plein milieu de la nuit, elle s’arrête un moment, fait quelques postures de yoga puis actualise son journal des modifications. D’autres nuits, elle mettra à jour son code en mettant à jour la couleur de ses cheveux. #1B8BCD. C’est la couleur de ses cheveux. Ils sont bleus.

Felisha travaille principalement sur la Machine. La Machine n’a pas encore de nom. Personne n’est d’accord. Personne n’est d’accord sur le nom. Personne n’est d’accord sur ses fonctions ni ses buts. Sur sa finalité. Mais tous se sont mis d’accord sur la notion de sub-espace. La Machine, c’est un endroit où on va. Certains veulent que ce soit un endroit pour déposer des souvenirs, d’autres pour déposer des documents compromettants, d’autres encore pour créer un univers fictif alternatif, une expérience comme on dit dans le marketing.
Felisha compte utiliser la machine pour son propre intérêt. Elle compte reconstruire Heikki pour le mettre dans la Machine. La Machine à Rêves.

C’est comme ça qu’elle l’appelle à voix basse, lorsque personne n’écoute. Lorsque personne ne fait attention.
Felisha est persuadée que personne ne connaît l’existence des mots « Machine – à – Rêves ». Et pourtant, aucun dissident de New Berlin n’est dupe. Aucun dissident n’ignore les plans de Felisha. Mais personne ne dit rien. Parce que Felisha est un membre important de la communauté, et parce qu’Heikki est la clé de tout ça.