Avoir le cœur froissé et attendre le printemps arriver

« Les chou-fleurs sont cuits ». Vomir des mots tout le temps, partout, à toutes les occasions, pour tous les prétextes. Seulement tu ne vomis plus de mots tout le temps ni partout. Vomir des mots aujourd’hui, ce soir, parce que tu es retournée sur de vieilles publications. Vomir des mots par obsession de la documentation. Vomir des mots parce qu’il y en a de moins en moins. Vomir des mots parce qu’on ne sait plus très bien identifier les interlocuteurs.
Vivre dans l’insécurité permanente. L’afficher tout en haut. Pour que tout le monde sache. Parce que c’est plus facile de le dire que de se taire et ne pas expliquer. L’afficher tout en haut par obsession de la transparence.

Penser à changer sa photo de profil. Voilà un moment que la chose tourne en tâche de fond.

Ne pas répondre aux mails. Se sentir coupable parce que certains ont déjà deux mois. Ne pas répondre aux mails parce que l’ordinateur et le courrier électronique ne sont désormais plus qu’un outil de travail. Ne pas répondre aux mails parce qu’à nouveau, on est dans une phase où on voudrait supprimer son compte Twitter et son compte Instagram. Ne pas réussir à franchir le pas par obsession de la documentation.

Vivre en permanence avec le numérique, dans le numérique, pour le numérique et s’en détacher de plus en plus.

J’ai bien regardé la vidéo de Solange dont on a parlé ce soir-là. Je te remercie. Je suis touchée de l’attention. Je pense souvent à toi, je ne m’étais pas rendue compte à quel point toi et moi on partage une certaine vulnérabilité. J’espère que tu vas bien mais je me fais de moins en moins de soucis à ton sujet. Je ne sais toujours pas si tu me lis. Peut-être qu’on pourrait aller boire un godet bientôt ? Je prendrai comme toujours un verre de rouge espagnol et une pinte d’eau. Tu prendras sans doute du cidre. Et peut-être qu’on pourra reprendre toutes les discussions qu’on n’a jamais réussi à avoir parce qu’on a tout le temps été interrompus. Et peut-être même que tu pourras me raconter cette discussion qu’on a eu et dont je ne me souviens pas.
Tu sais, il n’y aura sans doute pas de verrière. Ça fera sans doute partie de toutes les choses qu’on aura à se raconter. Ce serait bien qu’on fasse un voyage en téléphérique si tu n’as toujours pas eu l’occasion. Un jour, dans ma vie intérieure très riche, j’ai fait une inauguration de téléphérique avec quelqu’un. Et puis dans la vraie vie qui n’est pas ma vie intérieure, ça ne s’est pas produit. Et ça fera partie de toutes ces choses qu’on aura à se raconter.
Parfois je me dis que c’est vertigineux, toutes les choses qu’on a à se raconter.

Solange est un voyage intérieur.

Et puis devant le marchand en ligne de vinyles, le constat a été sans appel. La résolution d’acheter un disque par mois ne sera probablement jamais tenue. Parce que c’est comme ça que je procède. C’est comme ça que j’ai toujours procédé. Jamais par album. Toujours tous les titres. Toujours en aléatoire. Puis sont arrivés les algorithmes et leur alchimie magique. Norrland. I’m here because of Huawei.

« Et pourtant, on fait tout bien comme il faut. »
J’y pense souvent et ça me rend triste. Pourquoi c’est toujours nous les perdants ? Pourquoi c’est toujours les nice guys qui finish last ? Pourquoi on continue à se plier en quatre, à courber l’échine, à se défoncer pour les autres ? Pourquoi on continue systématiquement à être déçus ? Pourquoi c’est toujours nous qu’on laisse tomber ? Pourquoi c’est jamais nous la priorité ?

En ce moment, penser avec un pointe de nostalgie à quel point on a pu être vénère. Relire des vieux articles. Se souvenir de l’enthousiasme. Décentraliser. Chiffrer. Est-ce que ça reviendra un jour ? Ou est-ce que c’est parti à tout jamais ?

En sortant du centre commercial, je l’ai croisé, marchant dans la rue. Sécuriser le McDo. Voilà ce que je venais de faire. Je venais de sécuriser le McDo. Ça consiste à passer sa commander, la ramener à la maison, la ranger dans le micro-ondes, la mettre de côté pour ne pas avoir à ressortir plus tard.
Je l’ai croisé, marchant dans la rue, ses cheveux flottant dans le vent. J’ai pensé à toutes ces fois où, dans ma vie intérieure très riche, j’ai eu tout un tas de discussions avec elle, et j’ai eu toutes les réponses auxquelles je ne me pose désormais plus les questions. J’aurais aimé qu’elle me raconte toutes les choses que tu ne me dis pas parce que « tu sais, il est très secret ». J’aurais aimé qu’elle me fasse un inventaire détaillé de qui je suis exactement dans cette situation parce que je ne sais toujours pas. Et j’ai cessé de chercher à savoir.

C’est à cause des dimanches matin où je n’ai toujours pas attrapé de rhume. C’est à cause de toutes les choses que je ne prends plus le temps de t’écrire. C’est à cause de ma vie intérieure très riche qui ne se produit jamais dans la vraie vie. Tu te souviens quand Nino ramène à Amélie de la levure, on la voit de dos dans sa cuisine, et en fait c’est le chat qui passe par là ? Hé bien tu sais, moi c’est tout le temps comme ça. C’est comme ça tous les jours, tout le temps, à tous les instants.
Je te soupçonne de ne plus venir ici. Et je crois que je n’ai même plus le cœur à m’en soucier tellement j’ai bien avancé dans le travail de résignation.

Dans saboter il y a beauté.

C’est une décision que j’ai prise toute seule. Parce qu’on ne prend pas de décisions ensemble.
C’était le 13 février aux environs de 18:57.
Il y avait trois options. On arrête tout. C’est toi qui changes. C’est moi qui apprend à me détacher de tout ça. La première option n’a pas marché. La deuxième option est quelque chose que je n’envisage même pas de te demander. Alors la troisième option.

Le bilan sera mauvais. Je n’y arrive pas. Ce n’est pas moi. Je porte un masque. Celui-ci est nouveau. C’est celui de l’indifférence.
Tu sais, c’est drôle, voilà ce que dit mon horoscope cette semaine :

« Imagine un escalier qui ne mène nulle part. En arrivant au sommet des marches, tu te rends compte qu’il ne débouche ni sur une porte ni sur un couloir, mais sur un mur. Tu reconnaîtras sans doute dans cette image une anomalie angoissante à laquelle tu as récemment été confronté, Vierge. Rassure-toi cependant, car un élément magique promet de se déclencher dans les prochaines semaines, et de mettre fin à ton cauchemar. Tu trouveras l’équivalent du bouton secret dissimulé dans le mur, et il te suffira de le pousser pour ouvrir une porte invisible. Et enfin, l’obstacle cédera pour dégager la voie de sortie tant attendue. »

Et voilà ce que dit le tien :

« L’actrice et productrice australienne Sagittaire Deborra-Lee Furness et le monstre sacré du grand écran Hugh Jackman sont mariés depuis vingt-trois ans. Sur leurs alliances, ils ont fait graver une devise mêlant anglais et sanskrit : “Om paramar to the mainamar”, ce qui signifie : “Nous dédions notre union à la source supérieure”. Tes oracles stellaires t’invitent à conclure un pacte similaire avec une personne qui compte dans ta vie. Le moment est tout indiqué pour approfondir votre relation en la consacrant à un objectif supérieur, à une œuvre commune transcendante ou à une quête mutuelle de sublime. »

J’ai perdu espoir même en lisant l’horoscope.

J’ai le cœur froissé, je crois que quelque chose a disjoncté.
J’attends le printemps arriver et je me demande à quel point je ne serai toujours pas prête à accepter que je dois entièrement reconfigurer ma vie intérieure.